mercredi 17 mars 2010

La naissance d'une mère


(titre emprunté à celui de l'essai de Daniel N. Stern et Nadia Bruschweiler-Stern)

Lorsque j'étais enceinte de ma fille, beaucoup de choses m'ont paru bouleversantes. On est consciente que la vie va changer, que rien ne sera plus pareil, sans pour autant imaginer concrètement ce qui nous attend: le bonheur décuplé, la sensibilité exacerbée, les difficultés et les compromis à faire.

Les neuf mois permettent de s'y préparer. Alors même qu'on a souvent du mal à réaliser qu'on va être mère, le nouveau regard que porte sur nous l'entourage va nous y aider.

Enceinte, je me sentais forte, importante, au centre du monde, investie d'un grand rôle, celui, non des moindres, de créer la vie... et à la fois effacée, en recul, moins importante qu'avant.
Avant, j'étais une personne, intéressante pour elle-même. Enceinte, je suis devenue un maillon, j'ai senti que je devenais petit à petit un moyen, pas une fin.
Une personne essentielle, non pour ses qualités propres, mais parce qu'elle allait permettre à une autre vie de se développer.

J'avais beau abriter deux vies dans mon corps, je me sentais à la fois plus fragile, plus faible, plus transparente qu'avant.
La future mère est sacrée. La femme, pourtant bien vivante, cachée derrière, devient moins importante.
Je me souviens du regard des passants. Lorsqu'on a le ventre plat, c'est dans les yeux que l'on regarde les personnes que l'on croise. A mesure que le ventre s'arrondit, notre visage est moins important. C'est notre ventre que les gens regardent en premier. C'est lui qui donne aux inconnus les premiers indices sur notre identité.
Je me souviens du regard appuyé des femmes, curieux et observateur. Et de celui des hommes, attendri et respectueux, presque révérencieux, relativement différent de celui auquel ils m'avaient habituée!
Je croyais être la même qu'avant, mais le regard des gens me rappelait le contraire.

J'ai aimé cet état. J'ai aimé découvrir peu à peu ce sentiment d'appartenance: au groupe des femmes, celui qui peut donner la vie. A celles du passé, et à celles de l'avenir. Je me suis, petit à petit, intéressée aux mères dans mon entourage, alors que je ne les avais pas beaucoup remarquées jusque là. J'ai commencé à essayer de comprendre ma mère, à me mettre à la place de mes parents.

Ce passage de fille à future mère ne s'est pas fait sans douleur. J'avais aussi, parfois, l'impression que je n'existerais plus autant. Qu'on prendrait des nouvelles de mon enfant avant de s'enquérir de moi. Je mesurais à peu près le poids des responsabilités qui m'attendaient, je me sentais prête, mais je réalisais aussi que je ne pourrais plus m'échapper.

J'ai commencé à découvrir la sensation de peur: peur des changements de mon corps, peur d'accoucher, peur de la douleur, peur de ne pas y arriver, peur de mourir, peur de mettre au monde un enfant en mauvaise santé, peur de me sentir enfermée, peur pour mon couple, peur de ne pas réussir à m'en occuper, peur ne pas pouvoir la rendre heureuse, peur que ma fille meure.

Même si, comme beaucoup de parents, je suis devenue plus sensible qu'avant en regardant le journal de 20h, plus en empathie avec les parents dont les enfants souffrent, plus révoltée par la souffrance physique et psychologique dont peuvent être victimes d'autres enfants que le mien.
Je ris toujours beaucoup de tout, j'ai un regard ironique et acide, mais moins cynique, forcément.
J'ai appris, ensuite, que toutes ces craintes se règlent d'elles-même, doucement, avec le temps.

Puis j'ai laissé petit à petit les phénomènes physiques s'installer. J'ai fait connaissance avec l'animalité; le corps, le sang, la sueur, les larmes, le lait. Le ventre, les seins, la bouche. La fatigue, la faim, la douleur. L'ouïe, l'odorat, le regard, le toucher.

En devenant parents, nous redécouvrons le merveilleux, propre à l'enfance. Nous savourons plus la vie qu'avant, nous sommes extrêmement heureux, et pourtant nous souffrons plus.
Un éclat de rire de notre fille, une roulade sur le parquet ou un mot pris pour un autre nous comblent de joie et nous serrent le cœur d'émotion. Ils nous transportent dans une autre dimension. Mais c'est aussi, à chaque fois, une claque, un flash qui nous force, assez violemment à la lucidité. A avoir conscience que nous regardons la vie bien en face.
Un cauchemar, une chute, une crise d'angoisse de notre enfant, et nous sommes à terre, avec cette petite boule douloureuse dans la gorge qui met du temps à passer.
Et je découvre que cela grandit avec le temps. Je ne sais pas si cela se calme un jour.

Aujourd'hui, je me replonge dans ces souvenirs. c'était il y a deux ans à peine, mais j'ai l'impression que c'était une autre vie. Je me demande si je serais différente, maintenant.
J'y repense concrètement, car depuis peu, quand je marche dans la rue, observateurs, curieux, envieux, complices ou protecteurs, les regards tombent à nouveau sur mon ventre.

13 commentaires:

  1. Tout d'abord félicitations!
    Toutes ces interrogations me semblent bien naturelles, on revient aux fondamentaux de l'être humain, cette bestialité qu'on refoule dans nos sociétés modernes où tout est sous contrôle. Ca, ça ne se contrôle pas. Tu peux mettre un enfant au monde, mais tu ne peux pas le protéger de tout. Est-ce acceptable? Je ne sais pas mais on est obligé de faire avec.
    Hâte de vivre tout ça moi aussi...

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  2. Alors félicitations !!!
    Et bravo pour ce texte, si simple, si touchant, ça donne quand même bien envie du coup, et en tant qu'homme un peu jaloux de tout ce qu'on connaitra jamais, ou en tout cas jamais pour le ressentir directement soi même...

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  3. Toutes mes féloches pour ce petit à naître ! Comme tu l'as bien annoncée, cette future naissance, avec émotion et justesse !
    Tu me ramènes à cet état béni entre tous que j'ai adoré. La crainte au tout début de perdre sa future Titch pour cause de toxoplasmose puis une grossesse de rêve, avec des envies de dormir irrépressibles, puis une patate d'enfer jusqu'au bout, puis plus envie d'aller accoucher du tout à cause d'un vilain polaroïd distribué par un gynéco alcoolique qui te montre crûment à quel point il va falloir t'asseoir sur l'idée que tu as de la dignité. Enfin et à chaque fois, la joie de tous les instants d'être au monde la plus importante, la mère nourricière, protectrice mais aussi celle qui guide et élève, celle qui sait frustrer opportunément sa progéniture pour lui apprendre le respect des autres, entre autres valeurs de base ! Mais j'oublie les angoisses de ne pas savoir faire passer les messages, d'être trop ceci, pas assez cela, bref j'oublie l'inquiétude face à l'autre et tous ses mystères qu'est son enfant.

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  4. Félicitations, et pour le polichinelle dans le tiroir, et pour ce texte si juste.

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  5. magnifique et très juste. Félicitation pour la prose et pour l'enfant à arriver!

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  6. Félicitations ! Je suis super contente pour toi, en plus tu disais récemment que tu aimerais un frère ou un soeur pour ta fille, c'est vraiment génial !
    Bon courage pour le numéro 2 !

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  7. Tu as trouvé une très jolie façon, et un très bel angle, pour annoncer cette super nouvelle ! Une fois encore nous nous "suivons" d'à peine quelques semaines... Allez, on inverse ? A toi le garçon, à moi la fille ?

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  8. Merci à tous pour vos félicitations!
    je me demandais depuis un bout de temps si j'allais vous l'annoncer, et puis comment.
    Et en fait, je suis bien obligée... ne serait-ce que parce que c'est une période très inspirante, et que je vais avoir plein d'idées de posts en rapport avec ce thème!
    Je n'avais pas envie de m'en priver.

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  9. Très sincères félicitations. Je suis heureuse pour vous qui avez l'aire très heureuse.

    Désolée de ces félicitations tardives ....

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  10. @ pourquoisecompliquerlavie:
    merci beaucoup!!!!!!!!!! :-)

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  11. pt'in j'ai raté la big news, trop occupée dans ma salle de bain !!!
    felicitations !!!!

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  12. Tombé par hazard sur vos mots qui m'ont beaucoup touchés car aujourd'hui toute jeune maman, je me reconnais!

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  13. C'est magnifique je m'y retrouve complétement! et le mot de la fin trop touchant j'adore ton style d 'ecriture meme si tout cela est du passé à moins que le 3é.....

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