jeudi 22 septembre 2011

Bientôt un BEP ou CAP "aidant-sexuel"?

Les aidants sexuels ou perpétuer la ghettoïsation

Par Claudine Legardinier Pour le collectif féministe Handicap, Sexualité, Dignité

"Assistant(e) sexuel(le) pour les personnes handicapées, voilà le nouvel «emploi» qui pourrait voir le jour en France si aboutit la proposition de loi portée par l’intense lobbying de l’Association des paralysés de France (APF). Présenté comme progressiste, ce projet est au contraire un piège : pour notre choix de société, pour les femmes, mais aussi pour les personnes handicapées elles-mêmes, renvoyées une nouvelle fois au ghetto et qui, pour beaucoup, s’élèvent contre ce projet.

Bien au-delà de la question des personnes gravement handicapées, dont il est temps en effet de regarder en face les souffrances, et notamment la difficulté à vivre leur sexualité, ce projet engage la société tout entière en créant pour la première fois un «métier» de nature sexuelle. Les femmes, une nouvelle fois, seront les premières à en payer le prix. Et les personnes handicapées verront une mauvaise réponse fermer l’horizon ouvert par leur excellente question.

La «solution» des assistants sexuels, tiers rémunérés pour prodiguer des actes de nature sexuelle, relève juridiquement - inutile de se cacher derrière son petit doigt - de la prostitution. Elle ne ferait que renvoyer les personnes lourdement handicapées dans un ghetto et les y oublier en toute bonne conscience. La plupart n’ont pas même droit au simple rapport à l’autre et on aurait le cynisme de leur payer un rapport sexuel avec un(e) professionnel(le), à date et heure fixes, éventuellement remboursé par la collectivité ? En quoi un acte prostitutionnel, quel que soit le joli nom qu’on lui donne, pourrait-il faciliter leur accès à une sexualité épanouie et dans la dignité ?

La réponse n’est pas dans leur enfermement dans l’attente d’une «prestation» supplémentaire, mais dans un vrai projet, plus audacieux (et plus coûteux ?) : l’ouverture de nos espaces pour permettre l’accès de ces personnes à une vie sociale, leur sortie vers l’extérieur et non leur enfermement verrouillé auprès de quelques «aidant(e)s» qui ne feront qu’endormir notre culpabilité et nous épargneront d’être dérangés.

Non-discrimination, voilà le maître-mot. Participation, égalité des chances, citoyenneté… Ces demandes des personnes handicapées, il faut les porter haut et fort. Mais comment conjuguer ces exigences légitimes avec une revendication qui commence par promouvoir la discrimination et enfreindre la loi commune ? Mettre en place ces services d’aide sexuelle, au nom d’un droit à la sexualité, suppose en effet de réviser nos lois sur le proxénétisme.

Cette dépénalisation partielle aura des conséquences dont nul ne semble mesurer la portée : un alignement de la France sur des pays comme la Suisse, les Pays-Bas ou l’Allemagne que l’on préfère paresseusement nous présenter comme des modèles. C’est notre choix de société qui volerait en éclats, avec le reniement des engagements internationaux français.

Sait-on que dans ces pays, qui ont prétendu faire de la prostitution un «métier comme un autre» (pour les femmes bien entendu), les bordels usines sont en plein essor ? La prostitution est devenue un service public garanti à la moitié masculine de la population, les proxénètes sont promus au rang d’hommes d’affaires et les clients prostitueurs encouragés à consommer des femmes comme des McDo. Aujourd’hui, les bordels allemands pratiquent soldes, promotions, forfaits tout compris, réductions pour les seniors. La logique capitaliste, qui a fait du commerce du corps des femmes un business florissant, a engendré une explosion de la traite et de la criminalité. Les autorités voudraient bien faire marche arrière mais doivent désormais compter avec le pouvoir économique et politique croissant des tenanciers.

En officialisant cet emploi au rabais que serait un métier de nature sexuelle, c’est trente ans de lutte des femmes qui seraient anéantis avec la remise en cause d’un droit du travail chèrement acquis. Après avoir bataillé pour ne plus être corvéables sexuellement, ni dans le cadre privé (loi sur le viol, 1980; sur le viol conjugal, 1990) ni dans le cadre public (loi sur le harcèlement sexuel, 1992), elles verraient le retour officiel, dans le cadre de l’emploi, du devoir de sexualité. Fallait-il donc tant d’efforts pour liquider le devoir conjugal (à usage du mari), le droit de cuissage (à usage du patron) si c’est pour voir restaurer le devoir sexuel à usage du consommateur ? Consommateur handicapé pour commencer, avant que ce nouveau «droit» soit étendu à d’autres catégories discriminées : prisonniers, timides, isolés, trop âgés.

On devine ce que les infirmières à domicile, les auxiliaires de vie, les kinés, toutes les femmes qui subissent déjà harcèlement ou agressions sexuelles de la part de leurs patients - qui sont bien souvent leurs employeurs - auront à vivre si le «service sexuel» devient un emploi légitimé et garanti par l’Etat. Aux Pays-Bas, un syndicat d’infirmières s’est récemment vu dans l’obligation de lancer une campagne pour expliquer qu’une soignante n’est pas une prostituée.

Nos dirigeants (à l’exception de Roselyne Bachelot, claire en son refus) ne sont pas à une incohérence près. Mais ils pourraient se souvenir qu’ils ont inscrit la prostitution dans la longue liste des violences faites aux femmes («Grande Cause 2010») ; et que, face aux dimensions sans précédent de la traite des femmes, des pays européens de plus en plus nombreux ont décidé de pénaliser non plus la personne prostituée mais le client prostitueur, cet homme qui se croit en droit de payer un corps, en toute indifférence à la criminalité qu’il génère. En Suède, en Norvège, en Islande, où la prostitution est considérée comme une violence contre les femmes et un obstacle majeur à l’égalité femmes-hommes, il est interdit d’acheter le corps d’autrui. C’est aujourd’hui la seule voie raisonnable, la seule à même d’éviter la mise en boutique généralisée du corps des femmes, et du corps de tous, étape ultime de la marchandisation de tous les secteurs de nos vies : une voie rigoureusement opposée à celle qui est défendue dans ce projet d’aidants sexuels.

La sexualité humaine ne peut se concevoir que libre et gratuite. Un travail acharné a été nécessaire pour commencer à la délivrer des violences et la fonder sur le désir partagé ; il reste à la libérer de l’argent, du marché, autre face de la contrainte, une contrainte désormais camouflée sous les dehors doucereux du contrat.

Le temps presse : si la proposition de loi est votée, la prostitution deviendra un service à la personne parmi d’autres. Le lobby de l’industrie du sexe n’aurait jamais osé rêver d’un pareil coup de main."

Cosignataires : Sylviane Agacinski Philosophe, Thalia Breton, Julie Muret et Magali De Haas Porte-parole de Osez le féminisme, Monique Dental Animatrice du réseau féministe Ruptures, Isabelle Filliozat Psychothérapeute, Jacques Hamon Président du mouvement du Nid, Françoise Héritier Anthropologue, Patric Jean Cinéaste, Malka Marcovich Présidente de la CATW Europe, coalition contre la traite des femmes, Florence Montreynaud Historienne, Emmanuelle Piet Médecin, Maudy Piot Présidente de Femmes pour le dire, femmes pour agir, Yvette Roudy Ancienne ministre des Droits des femmes, Muriel Salmona Présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, Annie Sugier Présidente de la Ligue du droit international des femmes.

pour lire des avis différents: Article paru dans Causette
ainsi qu'un article dans Rue89 (au titre bien racoleur, soit-dit en passant...)


Mon avis:


Personnellement... malgré l'aspect "progressiste" et bien-pensant du projet, anti-conservateur et anti-puritain en apparence... (ben oui, on a l'impression qu'on fait une bonne action, en offrant un service public spécialisé pour handicapés: et en plus on se cache derrière le principe "ni pénétration ni amour", wouah! la belle affaire pour eux!), je suis contre la création du statut d'aidants-sexuels, pour beaucoup de raisons citées dans la tribune plus haut.

Ce statut contribue à ghettoiser un peu plus les handicapés, à les confiner dans une sexualité aseptisée, normée, cadrée par les valides, presque animale... La sexualité, avec ou sans amour, est d'abord une histoire de relation entre personnes. Ici, on prend le handicapé comme une machine dénuée de pensée, on lui "donne" du plaisir mais en lui refusant le plus important: la relation, l'attachement, l'affection, l'échange, l'amusement, la confiance, toutes sortes de fantaisies (et la pénétration). Ça nous rassure, c'est ça?


On prend le problème à l'envers. Certes, les handicapés ont tout autant envie d'avoir une sexualité que les valides. Je crois que c'est plutôt à la société, au milieu hospitalier, aux parents, de mieux accueillir les handicapés, de leur permettre de plus rencontrer les valides, et le cas échéant, de tomber amoureux et d'avoir des relations sexuelles, dans un contexte aussi normal que possible, AVEC les valides ou d'autres handicapés.
Ah mais c'est sûr, on est plus rassurés de les "parquer" dans une sexualité bien à eux, qui ne vienne pas empiéter sur la notre! Tous dans des cases, chacun chez soi... avec une sexualité au rabais pour ces "sous-personnes".


Je suis, de plus, assez dubitative quant à la relation aidant sexuel/handicapé... le premier officiant pour je ne sais quelles raisons, et disposant d'un pouvoir assez effrayant et pervers sur une personne affaiblie...

Et enfin, institutionnaliser un service minimum du sexe, c'est accréditer l'idée qu'il y ait un "droit à la jouissance"... pourquoi alors ne pas ouvrir ce service public du sexe aux célibataires en général, aux gros, aux moches, aux cons, aux timides, aux bizarres, aux tout seuls? 
Le sexe n'est pas un droit. Des moyens, tarifés ou non, d'y avoir recours, existent. A chacun de se débrouiller (aidé ou pas par une autre personne) pour en bénéficier. Ce n'est pas à la société de se mêler de ça, de prôner une prostitution pour raisons médicales.

Enfin, il y a plusieurs pays qui se prononcent pour l'interdiction pure et simple de la prostitution, ce qui est justifiable à plusieurs points de vue, notamment quant au droit des femmes... notion pour le moins essentielle, non?
Instituer un statut d'aidant-sexuels, c'est insinuer que le sexe est un besoin, que le recours à la prostitution est normal, voire à encourager.
Est-ce cela qu'on souhaite pour la société, et pour les personnes les plus faibles (le plus souvent les femmes) qui se feront à leur tour exploiter, aliéner, pour soulager l'aliénation de certains autres?


lire le texte de Roselyne Bachelot: L'assistance sexuelle n'est pas un travail.

4 commentaires:

  1. Les personnes handicapées sont des personnes comme les autres non? Pourquoi instaurer une violence comme-ci alors qu'on les violente déjà au quotidien? Il existe des aidants sexuels, et pour ceux que j'ai vu, ont des relations privilégiées. Pour ceux que j'ai vu, l'aidant et le "receveur" étaient d'accord.
    Je pense qu'il est essentiel que la personne handicapée soit en capacité de s'exprimer et affirmer ce qu'elle veut. Les risques de dérapages sont énormes. Dans l'entourage de ma mère, une femme légèrement déficiente a été abusé, elle a eu une petite fille. Elle s'en est très bien occupée jusqu'à un certain âge.
    Institutionnaliser ce type de relation ne ferait que renforcer les violences faites aux personnes handicapées mais également aux femmes.
    Il me semble qu'il existe un reportage ou un film sur ce sujet mais je ne me souviens plus du titre.

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  2. On croit rêver! Des aidants sexuels???
    Qu'on commence déjà par rétablir les auxiliaires pédagogiques censés aider les enfants handicapés à l'école avant de fourrer un nez mal placé dans le slip de leurs aînés!
    Il me semble qu'il y a des combats bien plus urgents à mener en faveur des personnes handicapées: accessibilité de TOUS les endroits publics pour commencer et privés, accès à l'école, aux transports en commun (pourquoi les sourds ne pourraient-ils pas prendre l'avion???), à un emploi...
    Le sexe est certes une partie importante de la vie, mais les personnes handicapées ne sont pas les seules à souffrir de son absence. Comme tu le dis: les moches, les gros, les cons, les timides etc... sont aussi 'handicapés" dans ce domaine. Et alors? La jouissance serait-elle un devoir et un droit? Pfffff, on touche le fond!

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  3. Rien n'est fait pour que les personnes handicapées ne puissent se déplacer, étudier, accéder à des maternités, faire les magasins, participer à des évènements de manière autonome. De la même façon que loger les SDF de France ne couterait pas grand chose, permettre que les handicapés rencontrent des gens devrait être une priorité. Depuis l'époque de mes parents, les choses ont très peu évolué, y en marre!
    Madeleine

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  4. Intéressant comme billet.

    En fait, en lisant le titre, je n'imaginais pas du tout le rôle de l'aidant sexuel comme celui qui est décrit.
    J'aurais plutôt rapproché cela d'un conseiller conjugal orienté sexe. Une personne qui prendrait en charge un couple pour l'aider à se réaliser sexuellement.
    En fait pas du tout... et du coup je partage ton point de vue...

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