jeudi 13 octobre 2011

Les féministes représentent-elles les femmes?

Rokhaya Diallo (Les Indivisibles)

 Il y a quelques mois, j'avais écrit un post, "Sois-féministe ou tais-toi": j'y faisais un constat déçu, j'expliquais à quel point je trouvais que le mouvement féministe était parfois rigide, pouvait prôner une certaine forme de liberté, d'indépendance des femmes, bien précise, et n'englobait pas assez facilement TOUTES les femmes, avec leurs choix de vie, mais aussi leurs contraintes, leur personnalité.

Je me sens profondément féministe, et pourtant certains aspects de ma vie n'entrent pas dans le "cahier des charges" traditionnel du féminisme. Je m'interroge donc régulièrement sur ce thème, forcément. Je vous invite à relire mon post si vous le souhaitez. Je précise qu'il est assez véhément, parce que c'est ma manière d'écrire... mais le but de mon billet n'est surtout pas d'opposer les femmes, au contraire, c'est plutôt ce qu'il tente de dénoncer.

En y réfléchissant il y a quelques jours, je me suis souvenue de ce qui m'avait poussée à réagir, et à écrire ce que je ressentais.

J'avais lu sur une page Facebook une sorte de débat assez bas-de-plancher (forcément), entre femmes actives de 30 piges (sans forcément avoir d'enfants mais connaissant très bien la vie) qui fustigeaient les "dindes" qui choisissaient de prendre un congé parental.
J'avais, ensuite, écouté l'émission Service Public, sur France Inter, avec Isabelle Giordano.
Plusieurs féministes intervenaient. Rokhaya Diallo (les Indivisibles), féministe de la "nouvelle génération", souhaitait ouvrir son mouvement à différents types de femmes, et considérait qu'il fallait mener une réflexion sur ce thème. Selon elle, on peut être une femme voilée et féministe (et quand on en connaît, notamment vivant dans des pays musulmans, on ne peut pas la contredire si facilement), mais aussi femme au foyer et féministe, par exemple.
Benoïte Groult, à l'inverse, en bonne (grande!) féministe à l'ancienne, prétendait de manière catégorique qu'une femme qui s'excluait d'elle-même du monde du travail pendant un temps pour élever ses enfants, et donc se mettait dans une position de dépendance, par rapport à l'homme, faisait forcément fausse route et ne pouvait en aucun cas être considérée comme faisant avancer la cause de femmes.
J'avais trouvé cette remarque profondément stupide et inquiétante.

Parce que je crois que les femmes sont toutes très différentes, et qu'il faut pouvoir, quand on se prétend "intellectuelle", sortir de sa petite vie pour essayer de prendre en compte les différents contextes de vie qui puissent exister. Parce que c'est considérer aussi que seules les femmes "actives" (je n'aime pas trop ce mot) puissent mériter d'être vues comme féministes... voire qu'elles le soient toutes, de fait.

Or je crois que le féminisme, pour moi, devrait avoir pour but, d'abord, de lutter contre la culture machiste. Ce n'est pas une affaire de catégories contre catégories, ni même de femmes contre hommes.
La culture machiste existe chez les deux sexes. On peut être une femme et être profondément macho. Je connais pas mal d'hommes féministes (le revendiquant ou non).
On peut élever ses enfants à plein temps, et de manière féministe. On peut au contraire travailler à l'extérieur, être une femme "libérée", et pourtant élever son petit garçon comme un futur petit empereur domestique, habitué à ce qu'on lui beurre ses tartines tous les matins de sa vie.
L'asservissement, la dépendance, ne sont pas forcément là où on les attend... les choses sont plus compliquées que ça, selon moi.

Si vous avez une heure à tuer... vous pouvez écouter en podcast cette émission, que j'avais trouvé instructive, constructive, passionnante (et forcément un peu horripilante aussi).

Cliquez-ici, pour écouter l'émission "les féministes représentent-elles les femmes", datée du 20 juin 2011.

Benoîte Groult

On ne devrait jamais arrêter de réfléchir sur le féminisme, non?

9 commentaires:

  1. Alors là je suis on ne peut plus d'accord avec toi ! C'est un état d'esprit et pas le fait de travailler ou non, le féminisme !

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  2. Je crois que je partage ton idée du féminisme "moderne".

    On devrait surtout sortir des clichés. L'équivalence hommes-femmes (je n'aime pas le mot d'égalité: je ne suis pas la même que Jules, mais je ne vaux pas moins que lui, je préfère équivalence) est pour moi dans la liberté et le choix, dans le traitement équivalent qu'on leur réserve.
    Fera t on la morale aux trois malheureux hommes qui choisissent d'élever leurs enfants à la maison dans les mêmes termes? Certainement pas, on risquerait deles atteindre dans leur sacro sainte virilité.

    Liberté, choix, libre arbitre, respect. Pour moi c'est ça le féminisme.

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  3. Je te rejoins: être une femme ou une femme active ne suffit pas à être féministe comme être une femme "au foyer" ne signifie pas ne pas l'être!!!!

    Je me souviendrai toujours qu'à la fin d'une conférence en Amérique du Sud autour des droits des femmes, une femme avec laquelle on parlait nous a dit devoir nous quitter pour rentrer chez elle préparer à manger pour son fils de... 25 ans!!!!!!

    Je suis convaincue qu'il faut travailler avec les femmes ET les hommes sur ce qu'est la féminité (qu'on ne perd pas en travaillant, en mettant un pantalon ni en ayant une aventure d'un soir) ET la masculinité (qu'on ne perd pas en s'occupant de ses enfants, en participant aux tâches ménagères ou en exprimant ses sentiments)...

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  4. Très intéressant ! Je suis tout à fait d'accord avec toi sur cet espèce de "cahier des charges" de certaines, qui vous attribue ou non un Diplôme de Bonne Féministe.
    En revanche moins d'accord avec la fin: le féminisme (ou disons l'égalité entre hommes et femmes) ne passe pas que par la façon dont on éduque ses enfants ;) je vois mal comment on peut apprendre à son fils à ne pas être macho quand justement on se tape seule les tâches ménagères; mais évidemment comme tu le rappelles, ça dépend de pléthore d'autres facteurs... d'ailleurs on peut élever son fils comme un futur roi Jean-Foutre et qu'au final il se débrouille très bien seul et devienne lui même féministe en opposition, et vice versa...
    Mais après, comme tu dis l'essentiel c'est de réfléchir, se remettre en question (soi, avant de remettre en question les autres)

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  5. J'apprécie toujours ta plume (ou clavier?!).
    Le "féminisme" est à mon avis un bien grand mot, un peu trop radical. Pour moi, nous sommes tous égaux, chaque jour j'essaie de me le rappeler même si c'est difficile. je tiens compte de chacun, de l'éducation qu'il a reçu, son environnement, de sa globalité comme on dit dans mon milieu.
    J'apprends à mon fils que nous sommes tous égaux : homme, femme, jaune, bleu ou vert. je ne suis pas sa bonne mais sa mère, il le comprend très bien. Il a 20 mois.
    Bien sur, je dérive un peu mais il est important de transmettre ce type de valeur aux enfants mais également de se comprendre mutuellement. Je comprends la femme au foyer au foyer "féministe", tout comme la femme voilée "féministe".

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  6. Je suis tout à fait d'accord avec toi sur le fait qu'une femme au foyer peut être féministe, tout comme une femme voilée. Qu'elle peut lutter pour l'égalité homme/femme au quotidien, éduquer ses enfants dans cet esprit là.
    Elle a fait un choix qu'on n'a pas à lui reprocher à titre individuel, si il rend la femme heureuse et épanouie, c'est ça l'important. Il n'empêche qu'elle a fait un choix qui va, à mes yeux, plutôt contre "l'avancée de la cause des femmes".
    Parce que au niveau social (et pas au niveau individuel) ça reproduit l'idée d'une femme soumise à cette société machiste et qui en reproduit les choix.
    Parce que ces choix, même s'ils apparaissent comme des choix, sont en partie conditionnés par la société machiste dans laquelle nous évoluons et contre laquelle il faut lutter. Parce que la société continue à véhiculer l'idée que c'est "naturellement" à la femme d'arrêter de travailler pour élever les enfants. Parce que la société fait que la femme est en général moins bien payée que l'homme et donc que ce soit elle qui arrête de travailler est en général un moins gros sacrifice financier. Etc.

    Pour prendre mon cas individuel : je suis féministe. J'ai fait des études de lettres et je fais un métier considéré comme féminin (bibliothécaire pour enfants). C'est un choix que je suis heureuse d'avoir fait, que je ne regrette absolument pas. N'empêche que ça conforte une société dans laquelle les études sont "sexuées" et qu'il y a des métiers masculins et des métiers féminins (en particulier tous ceux liés à l'enfance). Et que je ne peux pas affirmer que ce choix ne m'a pas été en partie dicté par notre société machiste (même si mes parents nous ont élevé dans l'idée que les hommes et les femmes sont égaux et que chacun peut faire les études et le métier qu'il souhaite, est-ce seulement une affaire de gout individuel si j'ai fait des études littéraires et mes deux frères des études scientifiques ?). Ce ne m'empêche pas d'être féministe et ça me rend heureuse. Mais je ne peux pas dire que j'ai contribué à faire avancer l'égalité homme femme par cet acte, par ce choix, mais je le fais, j'espère, par d'autres choix et par certaines caractéristiques de mon mode de vie.

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  7. @ Lila:
    c'est intéressant de faire la différence entre le niveau individuel et le niveau social.
    Socialement, le fait d'éduquer ses enfants à plein temps n'est pas reconnu comme faisant avancer la cause des femmes: c'est aussi un choix de société. Si la société reconnaissait ce statut (ce que je ne souhaite pas forcément non-plus), automatiquement, il serait vu différemment.
    Il y a plein d'autres métiers dits "féminins", comme tu dis, qui ne sont pas reconnus, valorisés (nounous, auxiliaires de puériculture, instits...)

    après, est-ce qu''en tant que femme, on doit forcément faire ses choix pour "faire avancer la cause des femmes"? et ce, à chaque instant de sa vie? ambition bien difficile à mon avis...
    on n'est pas tous faits pour changer le monde, du moins pas à tous les instants de notre vie. Parfois, on choisit de s'y adapter, aussi. Est-ce que c'est desservir le combat féministe?
    on ne peut pas, concrètement, voir nos choix de vie uniquement par le prisme "féministe". Ou alors on vit selon une vraie idéologie, mais ça doit être assez rare tout de même.

    Moi-même, j'ai fait pendant plusieurs années un métier dans un univers "masculin". Cet univers me correspondait à pas mal de points de vue (comme je l'ai dit, si l'on arrive à s'adapter à l'ambiance et à la façon de communiquer "masculine", les hommes ne sont pas forcément plus macho que les femmes, j'en suis convaincue)
    Jamais je me suis dit que je ne serai pas capable parce que femme... bien au contraire, j'avançais même avec une certaine insouciance.
    là je me suis arrêtée pour m'occuper des nains.
    Ensuite je reprendrai certainement une activité... peut-être à nouveau dans un domaine "viril"...(j'y voyais pas mal d'avantages, je pourrais à nouveau m'y retrouver).

    Faisons plutôt le bilan à la fin, si les féministes le veulent bien... pour voir si j'ai fait stagner la cause des femmes, ou si au contraire je l'ai faite avancer.
    Comme on dit élégamment, c'est à la fin de la foire qu'on compte les bouses, non? ;-)

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  8. bonjour, j'aime beaucoup ton billet.
    je trouve que l'opinion de Benoîte Groult est logique étant donné les expériences qu'elle a pu vivre.
    et je serai plutôt de l'avis de Lila, mais tu soulèves un juste problème: doit-on se "sacrifier" au féminisme, faire des choix de vie en fonction de ses opinions féministes ou en fonction du contexte?
    s'arrêter pour élever ses enfants est un choix de vie comme un autre, mais il ne sera neutre socialement que le jour où autant d'hommes que de femmes choisiront de rester au foyer. les femmes qui s'arrêtent sont conscientes qu'elles reproduisent un schéma traditionnel et c'est pas hyper facile à assumer, je comprends leur rancoeur de se faire allumer par les féministes... d'un autre côté, il faut être totalement honnête et se demander si on n'a pas été influencée à un moment ou un autre de sa vie, bref, pas facile.

    un exemple bien plus léger: je me force régulièrement à ne pas mettre la lessive avant Monsieur, pour qu'il y pense tout seul. Si je le faisait je pourrais plus souvent mettre mon Tshirt préféré mais par contre il prendrait l'habitude que je le fasse et ça, pas question! :)))

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  9. Intéressante cette réflexion, et les commentaires qui l'accompagnent ! Pour moi je ne comprends pas bien cette catégorie "les femmes au foyer" qui est hyper hétéroclite. Au lycée (j'étais à Versailles ^^) j'ai vu des filles qui allaient faire des études à la Catho juste le temps de trouver un mari, et dont le projet de vie était de se consacrer à leur famille et à leur intérieur. Est-ce vraiment comparable à la femme qui prend mettons 1 an de congé parental ? OK elle dépend du père (et encore elle peut avoir des économies), enfin si le couple rompt elle a peut-être un moment de transition pas simple mais elle a largement de quoi retomber sur ses pattes.
    Je pense que certaines féministes "old school" mettent tout ça dans le même panier (et bien sûr la myriade de situations intermédiaires), et à mon avis on ne va pas sortir grandis si on oppose droits des femmes et intérêt de l'enfant. Il faut une réflexion plus globale sur l'intérêt de l'enfant, et comment y répondre sans a priori sexiste et comment permettre aussi aux parents (hommes et femmes) de mieux concilier vies familiales et professionnelles. Oui il faut bien sûr + de places en crèche (beaucoup +), non ce n'est pas la panacée universelle.

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