mardi 20 mars 2012

Expliquer l'inexplicable à son enfant



Aujourd'hui, chez E-Zabel, on se pose la question du bien-fondé de la minute de silence, prévue ce matin à 11h dans toutes les écoles, suite au terrible drame qui a touché une école juive de Toulouse, hier.

A midi, je suis allée récupérer ma fille à l'école (petite section, elle n'a pas encore 4 ans).
Et la maitresse m’a confirmé qu’ils avaient fait une minute de silence. J’étais plutôt contre au départ, mais en même temps je fais confiance à la maitresse, qui est par ailleurs super.
Ça m’a un peu estomaquée d’entendre qu’ils avaient parlé d’enfants morts, d’un méchant qui était venu les tuer dans leur école. Je pensais qu’on préserverait des petits de maternelle, qu'on ne décrirait pas aussi précisément les évènements.
Personnellement, ma fille n'entend jamais parler, à la maison, de guerre, de meurtres, d'accidents, d'actualité. Je la trouve bien trop petite évidemment, son innocence est tellement précieuse. Elle a bien sûr conscience des notions de "violence", de "mal", à travers les contes, dessins animés... mais ça reste de la fiction. Ou, si c'est réel, sa conscience des conflits dans les relations humaines se limite, heureusement, à des petites disputes avec ses camarades, ou autres phénomènes sans importance, comme la plupart des enfants qui vivent dans des pays en paix.


Et en même temps, la maitresse m’a dit que certains enfants en avaient parlé à la maison, notamment avec les grands frères/sœurs…(c’est vrai que je n’avais pas pensé à cette hypothèse, chez nous ma fille est l’ainée) et qu’il valait mieux mettre des mots sur ce qui s’était passé plutôt que de laisser dire n’importe quoi.
Elle m’a aussi dit que les enfants fonctionnent moins à l’affectif que les parents, ils sont pleins d’optimisme, et s’arrangent avec la réalité, bien plus que nous, qui sommes vraiment touchés en plein cœur, en tant que parents. C'est notre talon d'Achille... Et puis, comme elle dit, on leur explique bien que Jésus est mort sur la croix…
  Ça m’a étonnée, mais je comprends aussi son point de vue. Je repense à mon enfance, on parlait beaucoup de la guerre du Golfe à cette époque, et c'est vrai que, enfant, on a tendance à mettre ça de côté, à croire que cela se passe dans un monde parallèle, on ne réalise pas vraiment.

Bon, là, j’ai demandé à ma fille ce qu’elle avait compris, elle m’a dit: « ce matin on a pensé très fort aux enfants qui sont morts. Mais maman, pourquoi le méchant il a pu entrer dans l’école pour les tuer? »
J’avoue que je suis encore sous le choc de la question… et que j’ai beaucoup de mal à répondre.
En tant que parent, je souffre réellement de ce qui s'est passé, je pense à ces enfants, à leurs parents, et mon cœur se vrille. C'est vrai que ces enfants, ce sont nos enfants.
Ma fille a ajouté: "j'aimerais sauver ces enfants et les remettre vivants. J'aimerais le mettre en cage le méchant. Ça existe en vrai alors les méchants qui tuent les enfants? Pourquoi c'est la police qui va l'enfermer? pourquoi je peux pas l'enfermer moi et lui faire plein de trous dans son corps?"

Pour expliquer un tremblement de terre, une inondation, un accident au bout du monde, j'arrive toujours plus ou moins à trouver les mots pour expliquer, rassurant surtout mon enfant sur le fait qu'en France, on a la chance d'être protégé de ces drames, que ça se passe souvent dans des pays lointains, pauvres, etc.
Mais là, je suis désemparée, puisque cet évènement est la preuve que dans notre pays, les enfants ne sont pas forcément protégés.
Je suis remuée, plus qu'elle certainement, puisque pendant que j'écris ces lignes, je l'entends jouer, pleine de vie, comme à son habitude. Elle a posé des questions, j'ai tenté d'y répondre, et elle reprend le fil de sa journée comme si de rien n'était.
Moi, j'ai un peu plus de mal.

Mitigée au départ devant le principe de la minute de silence pour les petits, je comprends aussi qu'il faille faire quelque chose, marquer notre révolte face aux évènements. Faire une minute de silence, ça peut paraitre anodin, mais ce n'est pas un détail. C'est le signe d'une solidarité avec les victimes et leurs familles, valeur importante à transmettre aux enfants. Quelle que soit notre religion, ce sont d'abord des enfants, français, qui ont été massacrés, la seule réaction à avoir est d'être solidaires.
Si on va plus loin, c'est aussi un moyen de penser aux enfants des pays en guerre, qui, contrairement aux nôtres, vivent dès le plus jeune âge avec la notion de conflit, de danger, l'angoisse de la mort, ont conscience très tôt qu'on fait partie d'un camp dès le départ, et qu'on peut perdre la vie du jour au lendemain pour des raisons floues.

A nous ensuite de nous débrouiller pour concrétiser cette notion de solidarité à travers cette minute, et tenter d'en expliquer les raisons à nos petits... une des parties bien difficiles de notre travail de parents...

10 commentaires:

  1. Rien que cette une, que j'ai vu ce midi en allant déjeuner avec des amis, m'a donné les larmes aux yeux. Comme ta fille, je voudrais attraper le méchant, mais pas lui faire des trous dans le corps, non. Je voudrais le suspendre par un élément de son anatomie, ça lui passera l'envie de faire du mal à des enfants.
    Entre l'accident de car en Suisse et cet assassinat... Je sais que l'un et l'autre n'ont rien à voir entre eux, mais sale temps, quand même.

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  2. C'est effectivement bien pénible, à travers des circonstances si atroces, de se rappeler et d'apprendre à nos enfants que la mort fait partie de la...vie. Nombre de parents ont peur d'affronter ces questions, certes dans le but louable d'épargner l'innocence de leurs tous jeunes enfants, c'est bien naturel. Sauf qu'il faut leur en parler, comme l'a fait la maîtresse de ta fille, Marine. La question de la mort est bien souvent occultée dans les familles, comme si elle n'existait pas. Or, il me semble que c'est grâce à la conscience de notre "finitude" que nous pouvons avancer et nous réaliser et nos enfants aussi. P
    Pour faire écho à cet insupportable assassinat, il en est qui se déroulent depuis des mois, en Syrie où des enfants sont torturés et tués et pour lesquels les Etats Chinois et Russe continuent à s'opposer à toute action militaire pour les sauver.
    Pourtant, syriens ou juifs, ce sont bien des enfants, que je sache. Il y a donc deux poids deux mesures dans les réactions officielles face à ces meurtres d'enfants, car aucun Etat occidental ne semble assez touché pour faire cesser ce carnage...

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  3. @ Queen Mom:

    évidemment que la mort fait partie de la vie, et qu'on doit pouvoir en parler avec un enfant... mais des façons de mourir sont plus horribles et plus injustes que d'autres!
    Il y a une différence entre mourir de vieillesse "parce qu'on a fini de vivre", et mourir à 3 ans assassiné par un fou alors qu'on va à l'école.
    Je ne pense pas qu'il faille parler aux enfants de cette dernière façon de mourir.

    et pour les milliers d'enfants morts tous les jours dans le monde dans la guerre... oui je suis d'accord avec toi, c'est insupportable et choquant, je crois que personne ne dit le contraire. Mais les conditions sont différentes! il y a des pays en guerre, le notre ne l'est pas, une école juive est touchée, un fou ose s'attaquer à des enfants, en pleine campagne électorale... cela rajoute à l'incompréhension (même si toute mort d'enfant est en soi scandaleuse évidemment!)

    On ne peut pas parler de tous ces massacres à nos enfants, à peine entrés maternelle, tous les jours... il faut les préserver des horreurs qui se passent partout, qu'ils ne peuvent même pas maitriser! sinon on se tire tous une balle à la fin de la journée, il n'y a plus d'espoir possible!

    Parler de la mort (des grands-parents, etc) à ses enfants, soit.
    Mais leur parler de la mort de façon crue de l'injustice, d'actions isolées terribles et ignobles, d'attentats, de tueries d'enfants... c'est rajouter de l'angoisse à des touts petits, c'est juste insoutenable!

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  4. Oui, alors moi tu vois je pleure rien qu'en lisant ton article, alors...

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  5. Instit de petite section et directrice de l'école où j'enseigne, j'ai demandé à mes collègues d'observer cette minute de silence. Nous avons réuni toutes les classes dans la cour, avons fait une grande ronde et avons fait 30 secondes de silence. J'ai pris le parti de le présenter aux enfants comme un jeu silencieux, sans revenir sur les raisons de cette ronde.... Il me semble trop dur et violent d'expliquer à des enfants de maternelle que leur école n'est plus un espace protégé, à l'abri des violences extérieures (y compris familiales). Nous avons fait part de notre action aux parents, en leur exprimant leur libre-arbitre s'ils souhaitaient en parler à leur enfant...
    Mais ne rien faire aurait été lâche, au regard de la haute estime que nous avons de l'Ecole et du havre de paix qu'elle doit représenter.

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  6. Je suis instit, en CM et nous habitons à 30 minutes de Montauban, un peu plus loin de Toulouse. Les enfants ce matin avaient besoin d'en parler... Je les ai écoutés. J'ai répondu à leurs questions, essayant de les rassurer sans faire non plus comme si tout allait bien.A cet âge (10 ans) Ils sont capables de comprendre. Ils savent ce qu'est le racisme, la seconde guerre mondiale est au programme,la shoah... Bref, on ne peut pas leur cacher la vérité, cette actualité qu'ils avaient vue la veille à la télé... Par contre, je crois que des enfants plus jeunes, des maternelles d'autant plus, ne doivent pas savoir dans le détail ce qui s'est passé. Il faut d'une part les épargner, ils auront bien le temps de savoir que l'Homme est capable du pire et d'autre part ils n'ont pas la capacité à faire la part des choses et cette vérité (un homme tue des enfants dans une école) est trop angoissante...

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  7. Marine,
    merci pour ton billet, qui comme d'autres fois m'a aidé à écrire un billet sur le meme sujet, en écho, ou pas. http://8alamaison.unblog.fr/2012/03/21/la-minute-de-silence/
    je me suis permis de mettre un lien vers celui-ci en bas du billet.

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  8. @Marine : il ne s'agit évidemment pas de parler de ces évènements n'importe comment, mais si des questions sont posées par les enfants, d'adapter ses réponses en fonction de leur âge. Et qu'il s'agisse d'un tueur fou, isolé qui sévit dans un pays en paix, ou d'un tueur fou, à la tête d'un Etat, le résultat est le même, qu'on le veuille ou non. Et la question de la mort rejoint celle du mal. Et qu'il me paraît intellectuellement honnête de ne pas éluder ces deux points dans l'éducation des enfants. Ces évènements dépassent le cadre de la mort naturelle, de vieillesse ou de maladie.

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  9. Beau témoignage, j'ai adoré "ce débat", ici, chez moi et sur facebook, c'est vraiment bon de partager nos ressentis dans ces moments-là ! Merci à toi

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  10. Quelle question difficile... faut-il tout expliquer à nos enfants? Comme toi, j'aurais tendance à dire que les tous-petits doivent être préservés. Tant de violence et de cruauté ne peuvent pas être rationnellement présentés à des enfants de maternelles. Des enfants plus grands sont probablement en mesure de comprendre.
    Le côté "c'est arrivé près de chez vous" rajoute au choc, mais je rejoins Queen Mom quant au silence général sur les crimes commis en Syrie et dont les enfants sont les témoins involontaires lors des JT qui passent en 5 minutes sur la dernière atrocité du jour... dans l'indifférence générale. Alors oui, il faut quand même expliquer le mal aux enfants (en temps et en heure bien sûr). Avec quels mots? J'ai encore quelques années pour trouver la recette...

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