mardi 14 août 2012

"Carton rouge pour le voile?" L'édito de la bien-pensance...

Voici un édito de Michelle Fitoussi, paru dans Elle il y a quelques semaines à propos de la décision de la FIFA d'autoriser des footballeuses à jouer voilées, intitulé "Carton Rouge pour le Voile":
 Je souhaite vous le faire lire, pour apporter ensuite ma réaction:

Carton rouge pour le voile
Les footballeuses ont donc le droit de jouer la tête voilée. Ces messieurs de la Fifa (1), qui les y autorisent officiellement depuis le 5 juillet, doivent se féliciter de cette formidable avancée de l’égalité des sexes dans le sport. Comment n’y avoir pas pensé plus tôt ? Leur décision va permettre aux Saoudiennes (celles qui n’ont pas le droit de conduire), aux Qataris (dont le pays a racheté le PSG en y investissant des sommes folles), aux Bahreïniennes, etc., qui se bousculent dans les équipes sportives nationales, de fréquenter enfin les terrains de sport. Auparavant, bien sûr, faute de pouvoir jouer voilées, elles restaient chez elles. Bientôt, grâce à cette décision qui piétine allègrement les valeurs universelles portées par le sport – la laïcité, la neutralité, la non-discrimination, l’égalité –, on verra des femmes jouer en niqab. Pour pousser le ballon, ce ne sera pas vraiment pratique, c’est vrai, mais au moins leurs « coutumes culturelles », comme le précisent ces messieurs de la Fifa, seront préservées puisque, selon eux, le port du voile n’est pas du tout religieux.

Au fait, pourquoi ne pas étendre cette autorisation au tennis, à l’escrime, à la natation ? Le voile, l’avenir du sport féminin ? Les auteures d’un ouvrage sur le sexisme régnant dans le foot (2) n’y avaient sans doute pas pensé… Ce scandale, dénoncé par nombre d’associations féministes, n’a pas vraiment mis le monde du sport en ébullition. Pas plus du reste que le gouvernement. On aurait aimé entendre, par exemple, la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem. Interpellée à l’Assemblée, la ministre des Sports, Valérie Fourneyron, s’est, elle, prononcée pour l’interdiction du port du voile dans les compétitions féminines en France, à l’instar de la FFF (3), qui a précisé dans un communiqué qu’il n’était pas question que les footballeuses françaises soient voilées. Mais pas un mot, même symbolique – et l’on sait combien les symboles comptent dans ce domaine – contre la Fifa. Le sexisme dans le sport n’est sans doute pas un combat d’importance.
(1) Fédération internationale de football Association.
(2) « Football féminin – La femme est l’avenir du foot », par Audrey Keysers et Maguy Nestoret Ontanon (éd. Le bord de l’eau).
(3) Fédération française de fooball.

J'ai reproduit le texte, pour pouvoir recueillir vos réactions à ce propos.
Je vais vous dire, ce que j'en pense, moi.
Je ne l'aime pas du tout, ce texte. Certes c'est tout à fait en vogue, très "Elle", de dénoncer les atteintes aux droits de l'homme et de la femme. Certes, ceux qui veulent soumettre les femmes, partout dans le monde, ont un comportement que nous ne pouvons pas accepter. Mais je le trouve facile, ce texte, presque naïf.

Le sujet du voile dans le sport me parait être un sujet bien trop complexe, sans réponse facile.
C'est d'abord une question de business; le Qatar ayant une grande importance dans le foot, il me parait assez logique que la FIFA fasse des concessions par rapport à l'investissement financier énorme que ce pays réalise.
Ensuite il me parait très compliqué de répondre à la question du voile dans le foot. Personnellement, comme Michèle Fitoussi, j'ai mon petit avis d'occidentale privilégiée sur la question, bien sûr.
Mais au lieu de s'arrêter à l'émotionnel de base, à la réaction épidermique convenue et attendue ("bouh! c'est pas bien le voile!"), y voir forcément une menace, et crier à l'islamisation des esprits, pourquoi ne pas réfléchir différemment, reconnaitre que cette décision peut, aussi, apporter une liberté à ces femmes, en leur permettant de s'adonner à leur passion, de jouer au foot (voilées, donc), tout en étant en cohérence avec leur pratique de la religion (qui les regarde), alors qu'avant elles n'en avaient pas le droit?

Ce qui me gêne le plus dans cet édito bon teint, c'est qu'il est criant d'ethnocentrisme. On dirait que la journaliste n'est jamais sortie de son bureau parisien. La France est certainement fière d'être le pays des droits de l'homme, et souhaite rayonner partout dans le monde, si possible en convertissant les autres pays à sa vision de la liberté, à ses valeurs hautement supérieures. J'adore mon pays, j'adore ses valeurs, je suis fière d'être française.

Mais il faudrait réaliser aussi, nous, français, que la plupart des pays du monde n'ont que faire de NOTRE vision du monde. Il suffit de se déplacer de quelques centaines de kilomètres, voyager dans les pays arabes, dont la culture est riche, diverse et fascinante, pour s'apercevoir que notre pays, centre gravité européen, qui est tout pour nous, devient soudain bien lointain et insignifiant.
Certes, lorsque je vois des femmes voilées, surtout en France, pays censé apporter aux femmes la liberté, je m'interroge. Mais j'admets aussi que le reste de la population sur terre puisse penser différemment de moi, avoir une religion différente de la mienne, d'autres valeurs. Qui suis-je pour juger? Notre pays est-il si irréprochable en terme d'égalité hommes-femmes?
Que la religion puisse avoir un rôle énorme dans la plupart des pays du monde, cela peut nous paraître étonnant, à nous français, même choquant... mais n'oublions pas que nous faisons partie de l'exception.

Lorsque, dans les Emirats Arabes Unis par exemple, on croise des couples, l'homme tout de blanc et magnifiquement vêtu, et sa femme voilée, discrète, en noir de la tête aux pieds, on peut être surpris, au départ, quand on reste campé sur nos positions franco-françaises de laïcité, liberté, égalité. "quoi? Ils ne font pas comme chez nous? Ils n'ont pas les mêmes coutumes que nous? Ils ne s'habillent pas comme nous? Ils ne regardent pas nos chaines de télé? Ils ne pensent pas comme nous? Mais c'est RE-VOL-TANT!".
Soyons lucide, et arrêtons de jouer aux mauvais touristes: c'est en voyageant qu'on comprend que, plutôt que de critiquer et relever tout ce qui nous parait négatif (=différent de chez nous) dans un pays étranger, comme le bon vieux Crapou, beauf et raciste, dans le formidable dessin animé "Azur et Asmar" (Michel Ocelot) on est obligé de s'adapter aux pays qu'on visite, obligé d'ouvrir son esprit, d'élargir ses points de vue, de faire preuve de curiosité. Sans forcément renier notre façon de voir les choses...

Crapou. Qui n'est visiblement pas le seul à avoir gardé ses oeillères! (Quoi???? vous n'avez pas encore vu "Azur et Asmar"?courrez l'acheter, malheureux!)


On peut penser ce qu'on veut du voile, mais il me parait prétentieux et irréaliste de vouloir évangéliser la planète, apporter nos lumières à tous ces malheureux pays censés vivre dans la pénombre intellectuelle et morale, pour libérer les millions de malheureuses femmes forcément soumises à leurs maris, faire accepter NOS valeurs, sans respecter le rythme, la progression d'un pays.
La FIFA n'est pas la France... Les journalistes français peuvent penser ce qu'ils veulent, il faudrait simplement qu'ils assouplissent leur point de vue, reconnaissent que plusieurs conceptions du monde puisse exister. Qu'on le veuille ou non, le voile n'est pas qu'un signe religieux, il est aussi culturel. Il est peut-être interprétable comme une contrainte, un signe de soumission de la femme à l'homme, mais ne soyons pas manichéens. Les femmes voilées, dans le monde, ne sont pas toutes victimes, beaucoup sont des femmes de tête, d'initiative: certaines prétendent se voiler par choix. Et si nous les croyions? Il faut soutenir les femmes qui veulent conquérir leur liberté, qui se révoltent contre des différences de traitement, la violence des hommes. Mais le voile ne me parait pas être la cible la plus pertinente.
Qui sommes nous pour vouloir dé-voiler d'un coup les femmes, partout dans le monde, pour intervenir dans une culture qui n'est pas la notre?
Cet édito de Elle, même s'il part d'un bon sentiment et est forcément fédérateur (assénant courageusement; "le mal, c'est pas bien") me parait parfaitement représenter le manque d'humilité et l'esprit obtus des penseurs français, défendant bec et ongles l'héritage du siècle des Lumières, trahissant surtout pas mal de mépris pour les autres pays, et une cruelle ignorance des religions et de l'Islam.

Admettons que sur certains sujets, d'autant plus lorsqu'ils se posent hors de nos frontières, il ne puisse pas y avoir une seule et unique solution, un seul et unique point de vue valable, français, forcément français.
Voilà. Vous l'aurez compris... je n'ai pas vraiment d'avis tranché sur la question (mais j'ai un avis sur l'édito ;-)
Et vous, qu'en pensez-vous?



5 commentaires:

  1. Je le trouve très bien pensant ton article. La preuve : je suis d'accord avec.

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  2. Tout à fait, le fait que le CIO accepte le port du voile a permis pour la premiere fois à une athlete saoudienne de participer aux JO, ce qui n'avait pas été possible jusqu'à maintenant. Plus de libertés pour l'athlète en question, donc. Ma première réaction a été de me dire que le CIO avait baissé son froc devant l'Arabie Saoudite et ses milliards mais avec le recul, je sais que pour cette jeune femme là, c'est une avancée énorme, pour les sportives de son pays aussi.
    J'ai du mal à me dire que l'on puisse se voiler par choix, mais je sais que c'est parce que j'imagine toujours que c'est comme si demain on me demandait de porter le voile...
    Oui le sujet est complexe. Et oui, cet édito est simpliste.

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  3. D'accord aussi! Par chez moi les femmes voilées j'en croises plusieurs tous les jours, je passe désormais tous les jours devant une mosquée pour aller travailler alors je croise aussi pas mal d'homme en "robe" et ça j'ai aussi du mal à m'habituer je trouve ça "drôle". Mais pour les voiles franchement ils y en a qui me semblent "too much" lorsque c'est très couvrant très sombre et austère, surtout lorsque le visage l'est aussi. Mais il me suffit de voir un sourire qu'il me soit adressé ou qu'il s'adresse à une amie, un membre de sa famille pour que déjà ça passe mieux. Et quand il s'agit d'un voile d'une belle couleur vive même si il est accompagné d'une robe qui descend jusqu'au pied, je n'arrive plus à y trouver à redire, pas plus que je n'arrive à critiquer les voiles portés par les jeunes plaqués contre la coiffure avec la même tenue que les autres jeunes de leur age. Avec ou sans voile, au moins elles sont là, elles sortent, Font leurs courses, conduisent, elles vont au collège, au lycée, ou accompagnent leurs enfants aux sorties scolaires, bref elles participent activement à la vie de la société

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  4. Comme tu l'écris, c'est un édito presque typique de Elle. Vide, mais avec de grands mots; plein de points d'interrogation, mais sans vraies questions.

    Le voile aux JO ou à la FIFA, je m'en fous (pardon my French), parce que j'ai du mal à me représenter ces instances comme étant mues par ne serait-ce qu'un semblant de réflexion, de distance critique ou de respect de l'humain. (j'ai quand même un peu de mal à concevoir pourquoi une femme ne devrait pas faire du sport les cheveux cachés...)

    Le voile en revanche, je ne m'en fous pas (sans pour autant avoir d'avis arrêté sur la question): j'ai un peu de mal avec les récupérations qu'en font les discours féministes et politiques. Et si (pour changer) on écoutait des principales intéressées, et si on réfléchissait avec elles et avec d'autres sur ce qui pose des problèmes à ceux qui en parlent autant?
    Cid'

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  5. @Marine : tu fais bien de mettre en lumière cette récupération disproportionnée de l'éditorialiste de Elle. Il ne s'agit que d'un voile sur le crâne et pas d'autre chose !
    Et de relever l'ethnocentrisme réducteur qui sous-tend le propos qui voit du sexisme partout et ne dépasse pas, de fait, le niveau zéro du féminisme le plus bêtement primaire. Surtout de la part d'une salariée d'un torchon consternant d'âneries et financé à coups de pubs plus nombreuses chaque semaine.
    Bien sûr que vu de chez nous, il est insupportable que des hommes se permettent de dicter leur tenue à des femmes! Mais pour les concernées, il s'agit bel et bien d'une avancée, compte tenu du poids de leurs religion et culture.
    Que ce magazine cesse de prétendre avec un cynisme consommé à la défense des droits de qui que ce soit, reviendrait à en espérer un minimum d'intelligence ou de conscience, ce qui relève bien évidemment du voeu pieux.

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