jeudi 3 janvier 2013

La vie est une bougie dans le vent (proverbe japonais)



L'année dernière, ma fille faisait sa première rentrée à l'école.

J'ai fait, en même temps, la connaissance de M., la maman d'une des copines de ma fille. Nous avons fait plusieurs sorties ensemble, accompagné quelques sorties de sa classe, nous sommes rencontrées lors d'anniversaires.
Elle était japonaise, et s'était installée définitivement en France après y avoir rencontré son mari. Elle avait mon âge. Elle était jolie, très coquette, toujours tirée à quatre épingles et très souriante.
L'été dernier, avant que je parte en vacances, on s'était quittées après avoir passé une journée à papoter dans l'herbe, en maillot de bain, pique-niquer avec les enfants, discuter du Japon, de sa famille, de l'école/centre de loisirs que sa fille fréquenterait là-bas pendant toutes les vacances d'été, de son envie de faire un deuxième enfant. Je lui ai promis que je lui enverrai les photos de mon mariage.



Le jour de la rentrée scolaire, cette année, c'est son mari que j'ai vu. Après les embrassades enjouées, de rigueur lors des retrouvailles après ces longues semaines de repos, il m'a simplement dit que sa femme était à l'hopital, qu'on lui avait diagnostiqué une tumeur pendant l'été, au Japon, qu'elle était cancéreuse et qu'on allait commencer la chimiothérapie.
Par SMS, M. m'a précisé qu'elle reviendrait amener et rechercher sa fille à l'école, comme avant, dès qu'elle pourrait ressortir, dans une dizaine de jours normalement.
Les jours ont passé et je ne l'ai plus revue à l'école. Son mari assurait, et lorsque son travail l'en empêchait (il a des déplacements réguliers), je voyais le grand-père. Puis la mère de sa femme, qui avait fait le voyage du Japon pour être auprès de sa fille et de sa petite-fille.

En novembre, j'ai croisé son mari. Il m'a dit qu'il gardait espoir, même si les médecins étaient pessimistes. M. refusait les visites, et même sa fille y allait moins souvent, pour ne pas trop la fatiguer.
Le lendemain, j'accompagnais une sortie au théatre, je gardais plus particulièrement sa fille, la mienne, et une autre copine. J'ai vu la maitresse répondre au téléphone en marchant, devant nous, puis elle s'est approchée de moi et m'a dit: "ça y est, elle est morte".

Nous avons continué à marcher, sous le choc de la nouvelle, et à surveiller toutes ces petites têtes blondes enjouées, dont la propre fille de M.
Une jolie petite métisse de 4 ans, aux cheveux noirs bouclés, coquine et turbulente, pleine de vie dans ses petites tenues kawaï rapportées de son pays du bout du monde. Nous sommes arrivés dans la cour et les enfants ont couru vers les toboggans.

Voilà. Une "longue" maladie a emporté cette maman en deux mois, et je suis bouleversée pour son mari, veuf à trente ans, et pour cette petite fille qui va devoir se débrouiller sans sa maman.

J'ai longtemps hésité avant d'écrire. Je me suis d'abord dit:
 "Je ne suis pas légitime, je n'en ai pas le droit. C'est terriblement impudique d'écrire ses difficultés à supporter cet évènement, alors que je suis loin d'être la première concernée. Nous n'étions pas des amies si proches que ça, une distance s'impose. Moi, ma vie continue, j'ai de la chance. Ce serait malsain, comme si je m'accaparais la souffrance de ces personnes pour la transformer en texte. Surtout que la mort de quelqu'un, ça nous rassure souvent sur le fait que nous, on est en vie. Je déteste la guimauve, le mielleux, les violons, le voyeur et le mélo. Écrire sur ce drame, ce serait tomber précisément là-dedans, ce serait d'abord me mettre en scène... pire, me rassurer... c'est indécent. Je dois respecter le deuil de son mari et de sa fille, je dois me taire".
C'est aussi pour ça que je n'ai pas beaucoup écrit sur mon blog ces derniers temps. Il me semblait que je n'avais rien à dire d’intéressant.

J'ai plusieurs fois croisé son mari ensuite. J'ai pris de ses nouvelles, je lui ai demandé à chaque fois comment il allait. Je lui ai proposé mon aide, notamment pour la logistique avec sa fille. J'ai essayé de ne pas l'éviter, j'ai eu parfois honte d'aller bien, et d'être là, devant lui, entourée de mes enfants. Il était encore plus souriant qu'avant, comme s'il avait besoin de plus de vie, plus de contacts avec les enfants. Plusieurs fois, je me suis arrêtée quelques secondes pour observer sa fille, de loin, jouer et rire avec ses copains dans la cour.
 Le jour de l'enterrement, il a dit à sa fille, qui lui demandait pourquoi il pleurait: "tu sais, papa ne va pas très bien, il est triste que maman soit partie". Elle lui a simplement répondu: "mais papa, ne t'inquiète pas, je suis là, moi!".

Aujourd'hui j'ai eu envie d'écrire.
Parce que cela fait un mois et demi que c'est arrivé, et que j'y pense très souvent. Que l'annonce du décès de cette amie m'a choquée, m'a rendue triste, m'a révoltée et me révolte encore. Je regarde souvent mes enfants et Jean-Chou en y pensant.
C'est trop tôt, c'est injuste, c'est banal, c'est absurde, c'est la vie et ce n'est pas normal.
 Il n'y a rien à faire, rien à dire, mais j'ai pourtant besoin de le formuler. J'ai besoin d'écrire, de raconter l'histoire pourtant très simple qui nous liait elle et moi, de dire comment on s'était rencontrées, et les petites choses qu'on a partagées. Pour qu'elle ne soit pas simplement "passée" dans ma vie. Parce que je veux qu'il en reste une trace.


Je vous souhaite à tous une très, très bonne année 2013. Suivie d'une ribambelle d'années encore plus belles les unes que les autres.



7 commentaires:

  1. Injuste. Pas normal. Révoltant.
    Combien de fois ces mots me sont venus lors de la 'longue" maladie d'une amie puis lors de son départ. Elle avait 32 ans, pas de mari pas d'enfants. On m'a dit "c'est mieux qu'elle n'ai pas eu d'enfants ça aurait été encore plus dur". je me suis toujours révoltée contre cette pensée que c'est mieux si on part seule plutôt que de laisser un enfant derrière soi.

    Bref tout ça pour dire que cette maladie est révoltante, que ça ne devrait pas arriver.

    Cette petite fille a de la chance d'avoir un papa si présent et d'être bien entourée par ses amis.

    Je pense à mon amie très souvent (cela fait 4 ans...) et j'ai encore plus envie de croquer la vie à pleines dents, comme si il fallait que je le fasse pour deux, pour elle et moi.

    La vie est merveilleuse, parfois cruelle et souvent fragile. Pourtant quand on regarde ses enfants, elle est belle tout simplement.

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  2. Merci d'avoir écrit ces mots, de si belle manière. Merci, parce que parfois le quotidien nous pèse, qu'on en oublie l'essentiel. Merci, parce que tu nous rappelles à quel point la vie est belle et que nous avons de la chance d'être là. Merci. Égoïstement, merci ...

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  3. Je suis très émue , c'est si triste. Triste pour ton amie, pour son mari et leur petite fille qui auraient pu encore vivre tant de choses ensemble. La vie est si injuste parfois, profitons des gens qu'on aime.

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  4. Je comprends tous cela fort bien, la peine et la douleur pour une personne qui ne t'étais pas particulièrement proche. Il y a 2 ans j'ai perdu un collègue avec qui j'avais sympathisé. Comme toi ce n'était pas encore tout à fait un ami mais ça aurait pu le devenir. Seulement la vie ne nous en a pas laissé le temps. J'ai perdu la même année mon grand-père que j'aimais beaucoup mais c'est le souvenir de cet ami qui me laisse encore régulièrement une boule dans la gorge parce qu'il est parti trop tôt.

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  5. Oh ma pauvre...
    Mon commentaire ne sera pas original mais : oui, je comprends bien ce que tu veux dire. C'est très effrayant, et ce d'autant plus qu'évidemment personne ne peut rien faire. Je suis sûre que la petite fille et son père apprécient beaucoup ta présence discrète.
    Je prie pour eux.

    Douce année 2013 à toi et aux tiens.

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  6. Juste un petit mot pour te dire combien tu as eu raison d'écrire ce post. Ton récit est touchant, sans aucune fausse note ni voyeurisme.
    On a tous nos petit tracas quotidiens, nos coups de blues mais à la lecture de ton témoignage, on réalise combien nos tourments sont bien ridicules face au vrai drame. Ton histoire va me trotter encore bien quelques temps dans la tête...

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  7. Je suis bouleversée & en larmes après la lecture de ton billet.
    La vie, cette putain de vie, si précieuse, mais si fragile...
    Ce cadeau ? Non, ce prêt... car Vie rime avec Mort.
    On ne sait pas combien de temps ce "prêt" dure, alors profitons, profitez... Mais il y aura tjs cette injuste d'un départ trop rapide, trop tôt...

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