vendredi 24 janvier 2014

Des mères

(Illustration: Briki Vroom Vroom http://www.brikipapier.com )


Je suis belle, je suis mince, je souris du matin au soir. J'ai fait le petit dernier un peu sur le tard. Chaque matin je cours en accompagnant les grands à l'école, ma queue de cheval blonde se balance sur mes épaules. Je suis enviée, et je le sais. Ce weekend mon mari m'a annoncé qu'il me quittait pour une autre. Le mois dernier nous avions signé le compromis de vente pour notre nouvel appartement, plus grand, plus lumineux. Même quand je pleure, je souris.



J'ai 4 enfants, je cours tout le temps. Mon mari travaille beaucoup à l'étranger. Je suis une mère célibataire à temps partiel. Le weekend je les emmène en balade, au caté, voir les copines. Le mercredi c'est piano, anglais, danse. Je gère mes semaines comme une machine, en mettant du mieux possible mes besoins de côté. Parfois, je m'assois sur mon lit et je craque, je pleure comme une madeleine, une petite heure, avec l'impression de ne jamais pouvoir m'arrêter, je tombe, je tombe, je n'arrête plus de tomber. C'est mon exutoire à moi! Ça me fait un tout petit peu peur, parfois je me demande si je ne devrais pas demander de l'aide. À partir de quand est-on folle? Les autres mères vivent-elles ça, elles aussi? Mais finalement j'arrive toujours à m'en sortir toute seule, à me remettre les idées en place et à me remuer. C'est grâce à mon orgueil. Et à mon éducation. Surtout, ne pas trop s'écouter! La vie est dure pour tout le monde! Je crois que je vais quand même plutôt bien. Et puis c'est mieux ça que d'être alcoolique! Certains me disent que j'ai de la chance d'avoir du temps pour moi. Et c'est évident que j'ai beaucoup de chance!

J'ai fait le deuxième très vite pour donner un petit frère à ma première. Profession libérale, c'est compliqué pour moi le congé maternité. Je rêve d'un troisième. Mais comment trouver du temps? Pour eux, pour moi? Le grand va déjà chez le pédopsy... De toutes façons je crois que je ne vais pas tenir longtemps avec cet homme-là. Je ne sais pas pourquoi, je m'essoufle. Est-ce la maison? Trop de boulot? Les enfants? On verra qui dégringolera le premier. La vie me paraît si longue parfois...vais-je pouvoir la passer entièrement avec le même homme? Mais comme on dit, ne pas regarder le sommet de la montagne, penser plutôt au prochain pas à effectuer. À chaque jour suffit sa peine.

Je viens d'accoucher du troisième. Je suis heureuse de vivre à nouveau ce bonheur. Quand je quitte mon bébé quelques heures pour m'occuper des deux grands, je rêve de son odeur de lait un peu rance, mêlée à la transpiration de son petit cou. Quand je suis en voiture, sans lui, j'ai l'impression de sentir, par vagues, cette odeur de petit animal dont je suis folle. Lorsque je m'approche de la maison, il m'arrive même d'apercevoir, comme dans les bandes-dessinées, le fumet qui se dégage de son petit corps tout chaud, et qui s'échappe par la cheminée. Mes seins coulent, mon t-shirt se trempe de lait. Mes doigts se resserrent sur le volant, impatients. J'imagine son odeur de brioche, de petit pain à l'huile d'olive, dans lequel je vais croquer. Mon cœur palpite. Je suis droguée. 

Le père de ma fille m'a quittée. Enfin, je l'ai quitté (il l'avait un peu cherché). On s'entend bien, encore mieux même, depuis qu'on vit séparés. Il vit dans l'hémisphère Sud à présent. À croire que plus on s'éloigne, et plus ça va. Peut être que lorsqu'il s'installera en Australie, ou en Afrique du Sud, on sera des parents plus complices que jamais. Merci Skype!

Mon mari rentre tard. Toujours tard. Tous les soirs. Ça me va, j'aime bien avoir mon petit sas de décompression moi aussi quand je rentre du boulot. Le bain-le dîner-l'histoire-les dents- le coucher, tout est une question d'entraînement. Parfois j'aimerais pouvoir relâcher, prendre des RTT, me faire bichonner. Ô, luxe suprême, qu'on me prépare à manger. Juste une fois, ne pas avoir à penser saucisses-jambon-purée, kiwi-petit-suisse-5-fruits-et-légumes-frais. 
Mon mari est cadre. Cadre sup.'. Quand il est en vacances, il est beaucoup trop rivé à son BlackBerry. Mais face à la mer et aux palmiers, et pas face à l'imprimante et à la broyeuse à papier. 
C'est dépaysant, c'est ce qui fait toute la différence. Le bruit des vagues en fond sonore pour répondre par mail au N+2, c'est tout de même mieux! Son petit plaisir: enregistrer chaque été le message d'accueil de son répondeur avec le bruit des cigales. Ça fait enrager ses collègues!

Je suis amoureuse. Toujours amoureuse. Le père de mes enfants m'agace parfois, me fatigue, beaucoup. Ses semaines le harassent, la preuve, il n'entend pas le petit dernier pleurer au milieu de la nuit. Il regarde trop souvent la télé le weekend, et moi je sors seule avec les enfants, au parc, au ciné. Ça ne m'amuse pas tous les jours, c'est un peu la corvée, mais autant avoir plaisir à se retrouver ensuite. Il ne se rend pas forcément compte de tout ce que je fais, et alors? Lui aussi a son lot de difficultés, et de soucis. Le week-end je sais qu'on va faire l'amour comme des fous. Sur le canapé, le pouf, le carrelage. Devant The Voice, Gaspard Proust ou le canal football club. Avant de dîner. Et même encore une fois après. Plus ça va et mieux c'est. Quand je suis fatiguée, je me motive intérieurement... Allez, l'appétit vient en mangeant! Et je ne le regrette jamais après. Plus je prends de l'âge, et plus je prends mon pied. J'ai trente deux ans, je ne sais pas jusqu'à quand ça s'arrête de s'améliorer. Je suis curieuse.

Il faut que je maigrisse avant cet été. Quatre kilos, ou même un peu plus. Je me suis remise aux abdos. Au footing. Mais tout de même, un petit Ferrero rocher... Ce soir j'ai prévu un bon rosbeef, accompagné de pommes de terres sautées maison. Et un petit bordeaux dont il me dira des nouvelles. Je pense à la plage. En position assise, c'est sur que j'ai encore deux ou trois bourrelets. Je me lèverai un peu plus tôt demain pour courir un peu plus longtemps. Et quelle galette vais-je acheter? Frangipane ou briochée? Les enfants aiment bien les petits fruits confits... Et je ne suis pas la dernière non plus. Même si j'adore aussi l'amande sucrée. Mais stop. J'ai collé sur le frigo la photo de Bar Refaeli. De Christy Turlington. Et de Jade Lagardère enceinte, pour bien me motiver. Je n'y arriverai jamais. Allez, je commencerai mon régime le lundi d'après.

Je suis divorcée. Les enfants sont en garde partagée. Au début, pendant ma semaine toute seule, je restais bloquée des heures sur mon canapé, un peu comme un animal trop longtemps gardé en captivité, qu'on aurait relâché sans le préparer. C'est aussi grand que ça la liberté? Par où commencer? Comment procéder? À quoi ça sert? Depuis, je retrouve le mode d'emploi, tout doucement, de la vie de célibataire. 

Je suis enceinte, je suis terrorisée. J'ai peur de l'après, j'ai peur pour mon couple. J'ai peur pour mon corps, j'ai peur pour l'aîné, j'ai peur de mon passé, j'ai peur des qu'en-dira-t-on. J'ai peur financièrement, j'ai peur de me tromper, j'ai peur de mal faire, et de n'être bonne à rien. J'ai peur d'être une mauvaise mère, et puis qui sait, je serai peut être, aussi, une mauvaise grand-mère? J'ai peur de la mort, mais aussi de la vie. Des microbes. Des maladies. J'ai peur de ressasser, j'ai peur d'avoir peur. Et puis une fois que j'ai scanné toutes mes peurs, que je les ai bien remuées, bien mélangées, bien toutes imaginées et visualisées, qu'elles m'ont bien épuisée, que j'en ai fait une bonne confiture bien mijotée, j'angoisse un peu moins et je peux commencer ma journée. 

Mon deuxième a un problème au cœur. Le cardiologue est super. Comme je me le dis souvent pour me rassurer, c'est un problème mé-ca-nique qui a une solution tech-nique: une valve à remplacer, un trou à combler. C'est tout simple en fait, on me l'a bien expliqué. Je pense à mon cousin dont le fils à une vraie maladie, lui. Quelque chose de grave, d'incurable. Ça, c'est vraiment dur.
Mon tout petit, il a un an, il va avoir une cicatrice grande comme ma main. Opération à cœur ouvert...il y a quelques risques. Mais les statistiques sont encourageantes. Il ne pèse même pas dix kilos. Il s'essouffle beaucoup, transpire tout le temps. Depuis qu'il est né, je ne dors plus. Allez la vie continue. Ça va bien se passer! Ça ne peut QUE bien se passer.



Des mères. Des mères "parfaites", qui, la plupart du temps, sourient.
Mes copines, mes cousines, mes voisines... et un peu de moi aussi.





8 commentaires:

  1. Trop chouette. Je ne suis pas toute seule !! Merci.

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  2. ta plume de romancière est fin prête, Marine…Émue, je suis.

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  3. De beaux fragments de vie, très bien écrits. Ça m'a émue aussi. Je ne suis pas mère. Mais pendant un instant j'ai été transportée vers d'autres pensées de femmes. Mère ou pas mère c'est un peu la même problématique existencielle que de vivre dans la peau d'"une femme".

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  4. Très touchée par votre texte... Bravo, vous écrivez vraiment très bien !

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  5. Waouh LA claque !! Je me suis reconnue dans bcp d'extrait, ça fait peur... En tout cas tu as bcp de talent pour retranscrire tous ces sentiments ambigus d'une maman, épouse (ou non) et femme !

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  6. oui, WAOUH ! exactement ça on en veut plus, on veut la version longue, le roman. C'est prenant, vivant, vrai. C'est dur, c'est tendre. Comme la vie !

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