jeudi 5 juin 2014

Souvenirs d'enfance


photos d'archives familiales



Marie des Mamans Testent vient d'écrire un très joli texte, sur les souvenirs d'enfance.
Il m'a fait réaliser que, comme elle, je pensais souvent aux souvenirs que que je laisserai à mes enfants.
Je ne sais pas si tout le monde y pense (je me pose particulièrement beaucoup de questions à peu près tout le temps), en tous cas ça fait partie de moi et de tout ce que je fais avec eux depuis qu'ils sont là.


Je me remémore mes propres souvenirs d'enfance, j'aime les entretenir, les développer, les figer et les conserver précieusement. Pas par nostalgie mais par plaisir. Ils sont une grande richesse et m'aident à être ce que je suis aujourd'hui.
Alors j'essaie de me mettre à la place de mes enfants, et je m'aperçois que ce qui peut me paraitre complètement anodin, un détail du quotidien, sera peut-être un élément fondateur dans leur construction.
Étendre le linge est peut-être l'activité la plus banale qui soit, mais peut-être que pour l'un de mes enfants, il restera l'odeur agréable de lessive, le soleil qui nous éblouit et les ombres dansantes créées par le mouvement des draps qui sèchent. Peut-être qu'ils se rappelleront avec délectation et pour longtemps les carreaux de chocolat au lait enfoncés dans un morceau de baguette croustillante que je leur donne souvent pour le gouter.

Les plus grands écrivains parlent souvent de leurs souvenirs d'enfance comme des déclencheurs à leur inspiration. Beaucoup ont eu des mères fortes, par leur présence, par leur personnalité, qui les aura poursuivis en pensées toute leur existence. Romain Gary, Albert Cohen, ont consacré une grande partie de leur vie d'adulte à parler de leur mère.
Jo Baker, l'auteur d "Une saison à Longbourn" (que je viens de dévorer et que je vous conseille chaudement, reprenant audacieusement "Orgueil et Préjugés" de Jane Austen mais en se plaçant du coté des domestiques), parle, dans sa note à la toute fin du livre, d'une certaine écurie délabrée, dans laquelle elle a joué toute son enfance: c'est dans cette écurie qu'elle imagine une bonne partie de l'intrigue de son livre.

et lorsque je repense (très souvent) à mon enfance, à ma belle enfance, je m'aperçois que ce ne sont pas les évènement les plus exceptionnels ou les plus fous qui restent; ce sont plutôt des bribes du quotidien, des choses sans forcément beaucoup d'intérêt objectif, mais qui pourtant donnent toute leur saveur à notre enfance.


Je suis dans la salle de bains, fin juin, comme tous les ans. Ma mère nous coiffe et nous maquille, ma soeur et moi, pour le spectacle de danse. Il y a l'odeur de la laque Elnett, celle du rouge à lèvres et des fards à paupières, mêlées à celle de la crème solaire. On a les cheveux bien plaqués en chignon. On est très bronzées, presque noires, ce qui fait un gros contraste avec nos collants et justaucorps rose pâle. La fenêtre est grande ouverte sur la piscine et on entend les cigales assourdissantes, comme si elles chantaient sur le rebord. Je fronce les yeux pour me regarder dans le miroir, car en reflet le soleil couchant m'éblouit.
Je me dis que c'est la période que je préfère; le début de l'été.

Je me lève tôt, tous les matins de la semaine. Je suis le premier enfant réveillé, alors je rejoins mon père dans la salle de bains. Je m'assois, comme tous les matins à 6h00, en pyjama, sur le couvercle des toilettes. Et je le regarde, une bonne dizaine de minutes, sans rien dire. Je l'observe étaler la mousse à raser, se raser en écoutant France Inter. Et puis, avant d'aller prendre sa douche, il va décrocher le téléphone de manière à ce que la tonalité sonne occupée, le temps qu'il se lave. Parce qu'il n'aime pas ne pas pouvoir répondre à ses patients quand ils appellent à la maison. Je me rappelle encore précisément tout son rituel du matin. J'étais fascinée par tous ces gestes de papa, et par l'odeur de sa mousse à raser.

Je suis dans le chalet familial, comme tous les hivers j'ai la chance d'y passer mes vacances. Il y a plein de copains de mes parents, et leurs enfants. On skie, on joue, tous en bande. On dort dans un grand dortoir et des lits superposés en bois. Le matin avant de partir aux cours de ski on s'amuse à mettre du baume à lèvre rose ou vert fluo. On est bronzés avec la trace des lunettes. Le soir on prend tous l'apéro dans le salon au sol recouvert d'une grande peau de vache. On mange plein de saucisson en regardant la descente aux flambeaux par la baie vitrée. Puis on dinera tous ensemble autour d'une immense table, et on se battra pour être assis sur les banquettes et loin des adultes.

Je suis assise à la table du salon avec ma mère. Je suis en CM1. J'avais une maitresse très sévère qui nous donnait beaucoup de devoirs tous les soirs. Je suis fatiguée de ma journée, je pleure, j'ai l'impression que ça n'en finira jamais. La veille des interrogations écrites, je me couche avec un mal de ventre terrible. Mon papa, à cette heure-ci, n'est pas encore rentré, il soigne les enfants des autres. Comme tous les soirs, j'attends, au fond de mon lit, d'entendre le bruit de la clé dans la serrure de la porte d'entrée. Il doit être 22h, je peux enfin m'endormir.
Finalement je réussirai très bien mon contrôle, et je resterai première de la classe. Tant pis si je dois avoir mal au ventre avant.

Avec mon frère et ma sœur, on est tirés du sommeil doucement par un "les enfants, on est arrivés, on se réveille!". On ouvre les yeux, on a les lèvres toutes salées. On est en maillots de bain et gilets de sauvetage orange, celui avec le sifflet qui produit un son tout faible, allongés sur le plancher du Zodiac de mon père. Il y a des clapotis tous légers, un petit bruit tranquille, des cris d'enfants au loin. Il est 17h, on vient de revenir sur la plage de Rondinara, en Corse, après avoir passé la journée sur une crique déserte. Pendant que mon père remonte le bateau sur le sable, ma mère va; comme à chaque fois, nous acheter un sorbet, à la paillote juste à côté. On patiente, tous les trois, en orange fluo, assis dans le sable, en train de se réveiller, les cheveux tout emmêlés et décolorés par le soleil, en léchant une glace en spirale à la fraise. On va rejoindre l'appartement que mes parents louaient souvent, sur la plage, et on va se doucher.

On est à la chapelle, à l'école. On écoute d'une oreille distraite le prêtre nous expliquer la résurrection du Christ. Un des copains de classe, un peu agité, renverse à ce moment là tout son sachet de billes, elles roulent partout, sous les bancs, jusqu'à l'autel. Les sœurs font les gros yeux, on sait qu'on aura droit à une leçon de morale à la reprise de la classe l'après-midi, que le directeur viendra peut-être nous gronder personnellement, mais ce petit évènement aura eu le mérite de nous sortir de notre torpeur et d'amener un peu de divertissement et de relâchement. On est soulagés.

Je sors de l'école à 17h00. Ma maman discute avec des copines. Je retrouve mon frère et ma sœur dans la cour. Je me souviens du ciel bleu Klein, des palmiers qui s'agitent doucement au dessus de nos têtes, du soleil omni-présent et éblouissant, des belles couleurs chaudes de fin de journée, qui mettent en valeur nos peaux mates dans nos petites robes d'été, les reflets dorés de nos cheveux. On va acheter des gressins et des MisterFreeze à la boulangerie près de l'école, et en rentrant à la maison, on se mettra en maillots de bain et on fera un plongeon.

On est samedi soir. La baby-sitter est arrivée, je trouve mes parents beaux, j'adore les voir sortir le week-end, ça veut dire qu'ils sont heureux ensemble. Ma mère sent bon, elle a du rouge à lèvres, une belle robe, elle est toute bronzée et a un joli collier. On va pouvoir faire les fous avec mes frère et soeur, grimper sur la baby-sitter, la martyriser gentiment en lui jettant des coussins, regarder "qui veut la peau de Roger Rabbit", et avoir l'impression de se coucher très, très tard.

Je suis dans la grande maison de famille, en Seine et Marne. L'été, ou à Noël. J'y retrouve tous mes cousins, comme chaque année. Il y a le dortoir, les chambres, l'anti-chambre avant la chambre de mes grands-parents. La cave et le souterrain, condamné, qui mène jusqu'à l'église et qui nous fera rêver toute notre enfance. Des portraits d'ancêtres un peu partout, et des statues africaines, des souvenirs de Djibouti, de Dakar, où mes grands-parents vivaient avec tous leurs enfants, quand mon grand-père était Général. Parfois, je tape à la porte du bureau de mon grand-père, où il écrit ses mémoires chaque jour. Il y a une immense vitrine avec ses médailles, il doit y en avoir une centaine. Il y a d'immenses défenses d'éléphant posées au sol, des photos de lui serrant la main à des gens importants, des africains en uniforme beige, un casque à pointe. Des souvenirs d'Indochine. On discute tous les deux.
Puis avec mes cousins on monte dans le grenier et on se déguise avec des robes qui ont une centaine d'année, et qui appartenaient à mes aïeules: des gants beurre frais, des béguins, des cerceaux dans les jupons. On joue, dans le jardin, aux paysannes qui prennent le thé, sur des jolies chaises blanches en fer, on se croit dans la Comtesse de Ségur. Ma grand-mère nous observe en souriant. Je la trouve gentille ma grand-mère, à vrai dire je n'ai jamais connu quelqu'un d'aussi gentil: elle ne dit jamais de mal des autres et je ne connais personne d'autre comme ça, elle est très pieuse, voit toujours les choses positivement, avec un énorme sourire, comme pour contrer les moments difficiles. Son mari a fait quatre guerres, il ne revenait qu'au bout de longs mois, elle a eu 6 enfants, en a perdu un, a élevé les cinq autres quasiment seule.
 Je passe des heures sur une banquette dans un petit salon, près de l'armoire où l'on range les albums photos. Je rêve devant les photos sépia, certaines sont signées Harcourt. Les hommes moustachus, fixant l'objectif droits comme des i dans leurs uniformes, les femmes, sérieuses, (ou tristes?) en robe longue, entourée de leur marmaille en habits du dimanche. Est-ce qu'ils souriaient, dans la vraie vie?
J'adore cette maison, chaque pièce abrite une histoire, chaque modèle sur les tableaux, un adulte, un enfant, est un membre de ma famille, mort depuis 70 ans, 100 ans au moins, dont j'aime imaginer la vie. Je me dis que je n'aimerais pas que cette maison, un jour, ne soit plus à nous. Elle ne peut pas appartenir à quelqu'un d'autre, ça n'aurait aucun sens, ça voudrait dire que tout ça n'a pas de sens ni d'importance.


Aujourd'hui, depuis que je suis mère, je pense très souvent à ce grand-père et à cette grand-mère, j'ai encore leur mots dans mon portefeuille, ceux qu'ils m'ont écrit, chacun, me disant la fierté et la joie que je sois leur première petite-fille.
Souvent je me dis que j'aurais aimé qu'ils voient leurs arrières-petits-enfants. J'aurais eu tellement de choses à leur dire, à leur demander! des choses moins bêtes, moins superficielles que quand j'étais adolescente.
Est-ce qu'ils se sont doutés à quel point ils m'auront marquée? est-ce qu'ils s'imaginaient quels types de souvenirs ils pourraient bien nous laisser? Est-ce qu'ils savaient que je connaitrais par coeur la toile de Jouy de leur chambre à coucher, les casseroles en cuivre rangées par ordre de grandeur dans la grande cuisine?

Et mes parents? est-ce qu'ils se sont posé la question? est-ce qu'ils s'imaginaient, en nous emmenant voir Monument Valley, le Grand Canyon, Bali, ou San Francisco, que ce sentiment de vide et d'infini et de plénitude que j'ai eu en contemplant ces paysages me donnent à chaque fois les frissons quand j'y repense, 20 ans après?

 
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Ma grand-mère et ses enfants. L'Afrique.
l'Afrique.














2 commentaires:

  1. Superbe billet ! Je suis moi aussi très attachée à mes souvenirs d'une enfance très heureuse, un peu nostalgique aussi je pense. Concernant mes enfants, je me pose aussi la question de savoir ce qu'ils retiendront, ce qui les marquera... Parfois, on leur fait des surprises, parfois je fais des "exceptions", en espérant que ces souvenirs seront précieux pour eux, autant que le sont les miens.... Mon mari n'a aucun souvenir de son enfance et je trouve ça un peu triste, voire un peu louche ! (;

    Merci en tous cas pour ces beaux récits d'enfance. Beaucoup de points commun avec les miens, c'est drôle....
    Aude

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  2. Je me pose exactement les mêmes questions quand aux souvenirs que ma petite se construit, à l'importance des petites choses du quotidien. Je veux pour elle une belle enfance. Mais parfois je suis triste en pensant aux désillusions qu'elle devra vivre quoi qu'il arrive... Mais peut être est ce juste un reflet de moi "qui voulait rester petite"!

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