lundi 15 décembre 2014

Se faire manger

http://www.critique-gastronomique.com/deli-bo-sebastien-jacob-nice-06/


Après 6 petites années d'expérience, à la question "comment savoir si on est prête à être mère?", j'ai un début de réponse qui me vient:
En fait, il faut être prête à être mangée.




Au sens propre d'abord, avec la grossesse, et cette énergie qu'on dépense pour le développement d'un autre que soi.
Avec l'allaitement ensuite, et le contact physique, la fusion, qui nous rendent, physiquement,  indispensables à la survie du petit être qu'on a créé.

Au sens figuré ensuite, et pour longtemps: 
Il faut être prête à donner, être réclamée, quémandée, demandée, souvent. Prête à répondre physiquement aux besoins de nos touts-petits, prête à les embrasser, les entourer, pour répondre à leurs besoins primaires d'affection, se faire attraper, stopper dans notre élan ou nos activités, être prête à accepter en toute connaissance de cause d'être faite prisonnière de leur amour.

Il faut être prête à leur donner, et pour longtemps, une partie de notre corps, de nos bras, de notre ventre, à se faire déposséder. On ne s'appartient plus complètement. 
On est à eux, en général et en particulier. Pour les aspects nobles de la vie, et pour le petit quotidien. On est à eux pour l'amour et les valeurs, pour la beauté de l'éducation, mais aussi pour leur préparer leur repas, les laver, les essuyer, les habiller, les épouiller, les moucher. 
On est leur prolongement physique, leurs prothèses, leur béquille. Sans nous, ils ne peuvent pas.
Cela s'estompe petit à petit quand ils grandissent, mais psychologiquement et symboliquement la sensation d'être mangée continue.

Il faut être prête à leur donner nos oreilles, notre écoute, notre temps, notre attention. Nos yeux, nos sourires, notre cerveau, même indisponible. Il faut être prête à se faire manger par un autre enfant, et puis encore par un autre. Chacun peut grignoter librement de sa mère, chacun selon les besoins de son âge. Chacun doit apprendre à laisser un peu sa part aux autres même s'ils ont la possibilité d'avoir faim de leur mère simultanément.

En ce moment je suis mangée par les bras qu'on tire, par la tête qu'on enserre, par les oreilles dans lesquelles on dit des secrets, par le dos qu'on fait ployer et qui grince un peu. Par la bouche qu'on vient embrasser, par les lobes, par le nez, par les genoux qu'on m'attrape pour marcher, par les cheveux auxquels on s'accroche en riant.
Je suis mangée par les devoirs, les besoins, les angoisses, les inquiétudes. Les couchers difficiles de l'une parfois, les nuits agitées de l'autre d'autres fois. Les questions existentielles, les récits héroïques, les histoires sans queue ni tête, les disputes de la cour de récré, les poésies.

Le soir, en me couchant enfin, je me sens comme un morceau de gruyère, heureusement la nuit me régénère, comme par magie. Et puis j'ai envie d'en laisser un morceau à leur père.

Régulièrement, chaque semaine, pour rééquilibrer le tout, je me donne des petits RDV avec moi-même, grâce au yoga. Des moments sans projets, sans pensée, sans anticipations ni questions, simplement des moments de reconnection physique avec mon propre corps: ce corps qui m'appartenait totalement avant d'avoir des enfants, et qui m'appartient encore, même si je n'en ai plus toujours conscience; qui a des sensations, un contour précis. Pendant ces quelques instants hebdomadaires, mon corps et mon esprit ne font plus qu'un, se retrouvent et se parlent en tête à tête, avec douceur et patience, compréhension, harmonie.
Et  une fois rechargés, ils sont fin prêts, ensuite, à nouveau, à s'ouvrir, s'offrir, aux besoins infinis des autres.

Je ne sais pas jusqu'à quand dure cette sensation de don de soi lorsqu'on est mère, mais quelque chose me dit que cela dure longtemps. 
C'est cela que je dirais, à quelqu'un qui me demande ce que c'est d'être une mère. Un sacerdoce. Comme un prêtre entièrement disponible pour les fidèles, servant de messager entre Dieu et les hommes; je crois qu'il faut être prêtre à être transpercée, utilisée, dépassée, dévorée par ses enfants, qu'on mange et dévore et croque aussi en retour, en essayant de rester raisonnable, et depuis leur naissance. 
Et pour réussir à donner, pour se faire manger, sans se faire bouffer, il faut parvenir à se régénérer, s'aimer, se choyer soi-même, souvent, régulièrement. 

L'aventure est passionnante et fascinante, très chargée émotionnellement. C'est une responsabilité´qui écrase et qui libère à la fois, qui donne un sens fort à la vie. 
Et j'espère au fond de moi qu'on aura toujours besoin, finalement, de me dévorer, manger, grignoter, picorer, goûter, encore longtemps.


à lire aussi: Ce corps


8 commentaires:

  1. Très beau Marine, mais n'est-ce pas la même chose pour les pères (mise à part la grossesse !) ?

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    1. Merci! Je n'en sais rien, j'écris ce texte de mon point de vue de mère, c'est tout. Mais je crois en certaines différences entre les pères et les mères... La grossesse, l'accouchement, la fusion mère enfant étant, selon moi, des expériences surtout maternelles, qui définissent ensuite longtemps les rapports mère/enfant. Et quand j'observe autour de moi, je constate ça aussi.

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    2. Oui je comprends :-) Mais je posais cette question aux pères qui te lisent ;-) Je ressens cette fusion mère / enfant mais je pense que mon cher et tendre se fait autant "manger" que moi par notre fille (en terme de temps, d'implication), et par bonheur il a décidé de la garder tous les mercredi après-midi, c'est leur moment à eux et ma fille est plus que ravie :-)

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    3. Oui je vois ce que tu veux dire! Évidemment qu'un papa doit se faire manger tout autant qu'une maman! J'ai parfois l'impression que les pères sont plus forts pour se protéger de ça, sont plus égoïstes parfois (ce qui est une qualité), que les mères... Mais trêve de généralité, ce témoignage est plutôt personnel... Si d'autres s'y retrouvent, tant mieux, et si des hommes veulent me donner leur avis, c'est top! :-)

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  2. Maman ? Maaamaaannn ? Maman ? MMMMMMMMAAAMMMANNNNNNNNN t'es où ?

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  3. je me retrouve à 1000%, et c'est très très joliment décrit. mon seul moment de reconnexion avec mon corps rien qu'à moi toute seule c'est 1h de gym suédoise par semaine, et ça fait du bien

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  4. C'est tellement ça !!!!!!!!!!Encore ce matin je me suis fait la réflexion de me dire "Est-ce que ça s'arrête un jour ?" ==> je venais d'aller la réveiller, de lui faire des doudouces, bisous etc... je redescends pour faire chauffer le lait et là j'entends "Maman encore un gâté !!" Et j'y suis allée, de bon cœur, parce que j'adore leur odeur au sortir de la nuit, parce que j'aime ce moment où ils sont encore des enfants doux et chaleureux et surtout parce que je me dis qu'un jour il n'y aura plus tout ça. Alors oui des fois ça peut être lourd à gérer, des fois je râle mais je me rappelle que moi maintenant je ne fais plus autant de câlin à ma maman, qu'un jour mon tour viendra alors j'en profite à fond !!!!!

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