lundi 9 mars 2015

Médias, attentats, internet, info: S'alléger


"Soumission", Houellebecq


Depuis les attentats de Charlie Hebdo, je me rends compte que je fonctionne, petit à petit, relativement différemment.
Je crois que cet évènement a agi comme un électro-choc sur moi (comme pour pas mal d'autres, j'imagine): il m'a permis (ou obligée?), finalement, de prendre un peu de recul et de réfléchir à ma petite condition de française.






Je ne parle pas de l'horreur elle-même (que peuvent avoir de positif ces évènements?), mais de son traitement médiatique.
Après avoir été scotchée à mon écran de télé, et après avoir un peu trop abusé des chaines d'info en continu (Jean-Chou était absent à ce moment-là pour des raisons professionnelles, et quasiment injoignable, j'ai vécu ça toute seule à la maison avec les enfants...), j'ai ressenti, plusieurs jours après, une nausée, un ras-le-bol, une insatisfaction très forte.
 Les émotions fortes du début, légitimes, avaient laissé place à une espèce d'aveuglement, je me sentais petit à petit victime de la course sensationnaliste des médias (télé, internet en tête), comme prise en otage par cette orchestration de la peur, par le diktat du scoop. J'ai été accro aux news, aux fils d'actu racontant minute après minute le déroulé des évènements, et ça a été l'overdose.

Cela fait deux mois maintenant, et, plus ou moins consciemment, j'ai décidé de changer pas mal de choses dans ma manière de "consommer" de l'info. Je l'ai décidé, mais ça c'est aussi imposé à moi.
 Moi qui ai toujours été une dévoreuse de presse, d'info en tous genre, de débats politiques à la télé, toujours un magazine sous la main, j'ai finalement ressenti de plus en plus de... rejet.
Je me suis aperçue que je pouvais encore lire quelques journaux par ci par là, mais en aucun cas supporter encore d’être abonnée à un magazine et le lire régulièrement. Comme s'il n'y avait plus assez de place disponible dans mon disque dur interne pour digérer tout ça.

Après avoir fait le constat que le trop-plein d'information avait sur moi un effet d'abord anxiogène, avant de constituer un apport quelconque sur le plan intellectuel, j'ai entrepris d'alléger mon accès à l'info.
Je me suis d'abord désabonnée à mon hebdomadaire.
Puis, petit à petit, de plus en plus dégoutée par le racolage dont font preuve les journaux -de tous bords et de toutes qualités- sur les réseaux sociaux pour attirer un misérable clic, à l'aide de sujets tous plus inintéressants et vulgaires les uns que les autres (la passionnante couleur de la robe bleue et noire, les faits divers dégueulasses, les débats de société putassiers/populistes sur la fessée, les allocs ou j'en passe) j'ai décidé d'amincir mon fil d'actu sur Facebook.

La télé, que je n'allumais pas beaucoup auparavant, n'est désormais plus jamais allumée à l'heure des infos, et I-télé et BFM ne font plus partie du sommaire envisageable.
En voiture, alors que je me délecte habituellement de France Inter et de BFM Business (il faut bien alterner),  je ne mets pratiquement plus que de la musique, que JE choisis.

En gros, j'ai ressenti comme un gros besoin de ne plus subir une information que je percevais de plus en plus comme imposée, et surtout, comme traitée de manière parcellaire et très orientée.
J'ai ressenti une vraie interrogation, pas mal d'incompréhension, en constatant la manière très partiale des journalistes d'aborder les sujets de société liés à la terrible actualité du mois de janvier, avec souvent ce petit ton condescendant propre à l"élite", aux effets culpabilisants dévastateurs et déconnectés de la réalité (notamment sur les intentions de vote du français moyen) qui me paraissent très contre-productive, et donc à côté de la plaque. Et toujours cette lâcheté, cette tête enfouie dans le sol, à la manière de l'autruche, sur les constats réels que l'on devrait pouvoir faire sur notre société, d'autant plus après des attentats... Et que l'on continue de ne pas faire. Ne parlons pas des choses importantes.Tout va très bien, madame la marquise.

Je suis habituellement très intéressée par la presse, l'info, l'actu. J'ai fait des études ultra-intellectuelles, absolument cérébrales et rigoureuses, et j'ai toujours ressenti le besoin de m'informer, comprendre, seul moyen de réfléchir et d'avoir du recul sur les choses.
Mais voilà, je me vois changer. Je donne de moins en moins d'importance à l'intellectuel (alors que j'avais tendance, bêtement, à placer cette valeur tout en haut de l'échelle), mais plus à l'instinct, aux sensations, au corps. Ce n'est ni mieux ni moins bien, c'est simplement comme ça que j'évolue.

J'ai ressenti de plus en plus fortement une forme d'impuissance et une impression de creux, voire de vide, dans ma position passive de spectatrice de l'info (car l'info est bien un divertissement parmi d'autres...)
Au bout d'un moment, je crois que cela ne sert plus à rien d'être informé en temps réel de toutes les horreurs qui se passent sur cette terre. Le net et les réseaux sociaux nous offrent cette opportunité vertigineuse de savoir tout ce qui se passe, partout, tout le temps. Je vois ça désormais comme un piège dans lequel je ne veux pas tomber.

Je n'ai, objectivement, pas de poids sur l'actualité, pas d'impact sur la marche du monde. Je n'ai pas la prétention de combattre les forces du mal par le seul miracle de ma propre existence.
Je ne juge pas ceux qui pensent pouvoir avoir du poids, qui s'engagent, au contraire, j'admire les gens qui trouvent un intérêt et un sens à l'action politique aujourd'hui... (même si je vois plus des égocentriques gesticuleurs opportunistes que des personnes sincères à réelle valeurs ajoutée). Juste, je ne suis pas faite de ce bois-là.
Les politiques me paraissent de plus en plus malsains (voire fous, reconnaissons qu'il faut être un peu bizarre pour en arriver là ;-), les journalistes de plus en plus hors-sol (leur traitement uniforme du dernier livre de Houellebecq par exemple -que j'ai lu et que je n'ai pas détesté, en tous cas que j'ai trouvé très différent de la soit-disant horreur islamophobe que les journalistes décrivaient, même si la lecture de ce texte visionnaire, à un moment difficile de l'actualité, a été plus que troublante-)...

Bref, avant de finir aigrie, pessimiste, vieille conne rabougrie sur ses préjugés avant l'heure, ravagée par l'angoisse que le ciel nous tombe sur la tête chaque jour, épouvantée par la simple idée de croiser un étranger ou un voisin d'une culture différente de la mienne, qui ne penserait pas comme moi (bouh, c'est péché), j'ai décidé de... couper.
Cultiver mon jardin. vivre ma vie de famille, ma petite vie toute simple, selon ma propre hiérarchisation des priorités, et pas selon celle de l'AFP. Continuer à m'informer, mais modérément, et surtout, bien plus rarement. Ne plus dépendre de la frénésie du direct.
C'est la technique que j'ai trouvée pour conserver un peu de fraîcheur, et continuer à sourire le matin en me réveillant.
Eh bien ça fonctionne. Très bien, même.


C'est drôle parce que, au moment où j'écris ces mots, je m'aperçois que mon désir d'allègement s'est étendu au delà de l'actu: depuis quelques semaines j'ai entrepris de perdre mes derniers kilos de grossesse, et je mange plus frugalement. Je simplifie.
 Je veux me concentrer de plus en plus sur la vie et la beauté du quotidien, et ça marche.
J'évolue dans mon besoin d'apporter une couche spirituelle supplémentaire à notre vie de famille, en lisant, discutant et en faisant des démarches en ce sens. Et c'est une source de joie (sans parler du réel  intérêt intellectuel de la chose).

En fait plus je "grandis", moins j'ai de certitudes. Je trouve les choses de la vie bien compliquées et trop nuancées pour avoir un avis simple. Et finalement, si, tout ça est très simple.
Tous ces parleurs, ces narcissiques, ces journalistes médiatisés vus et revus, ces tweetos frénétiques, ces blogueurs politisés, ces anonymes assoiffés de quart d'heure de célébrité, me laissent de plus en plus de marbre. Croient-ils réellement pouvoir changer le monde en 140 signes? Cette terre qui tourne de la même manière depuis des millions d'années, vont-ils pouvoir, en parlant beaucoup et très fort, la ralentir ou accélérer son mouvement? Se sentent-ils si importants pour venir faire la leçon au peuple, du matin au soir, et croire que cela puisse avoir un quelconque effet?

Je ne sais plus grand chose...
Ce que je sais c'est que cet allègement nécessaire est très bénéfique. Marcher dans la nature, vivre (et c'est une affaire sérieuse), s'occuper de ses enfants, accepter la vie comme un tout et avoir de la gratitude pour chaque journée passée, est un programme qui me parait passionnant. Le plus passionnant de tous.
Peut-être que cette réaction peut paraitre ultra-saine pour certains, voire un peu tardive... ou au contraire certains pourraient me trouver égoiste, lâche, désengagée... comme si j'abdiquais certaines choses. C'est au choix.

Pour moi en tous cas la nécessité s'impose: ne plus vivre par procuration tous les malheurs du monde, éteindre la télé et cette radio bavarde, refermer les journaux et passer un peu plus de temps les yeux rivés dans ceux de mes enfants, ou dans un bon bouquin, voilà ce qui m'apportera certainement plus de bonheur (et qui, au passage, me permettra de me rendre dans l'isoloir dans moins de 2 semaines avec les idées claires et plus apaisées)
Et tant pis si je ne peux plus la ramener dans les diners avec ma culture Gé (sic).


C'est un peu mon Carême à moi...


"Soumission", Houellebecq






6 commentaires:

  1. J'ai le même ressenti que toi, peut-être plus à cause de tous les discours sur le Front National, la crise et surtout les politiques qui me sortent par les yeux. J'ai déjà suffisamment à faire au niveau "intellectuel" dans mon job... Je n'ai jamais été une grande fan des chaines d'info en continu mais même les infos de 20h commencent à me lasser. Heureusement à cette heure là il y a souvent quelque chose à faire (brossage de dent, histoire, dîner des parents) ! Mais depuis quelques temps je me surprends à écouter FIP en quasi permanence (en plus y a pas de pub !).

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    1. Je crois que le ton condescendant et donneur de leçon ds journalistes m'achèvent à petit feu.
      Le documentaire surréaliste sur le fils d'un syndicaliste de gauche, passé au FN, m'a estomaquée par exemple (avec le ton catastrophé de la journaliste...)
      Toujours les mêmes ficelles,toujours la même manire de faire la lecon à la brebis égarée qui va voter FN... Technique qui me permet très contre-productive pour lutter contre les idees de l'extrême-droite.
      Et toujours cette auto-censure sur les sujets sensibles, (sans parler des feministes que l'on n'entend pas, à part Badinter ou Lydia Guirous), et toujours cet étonnement quasi candide devant les scores du FN à chaque élection...

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    2. http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/insolites/2015/02/05/25007-20150205ARTFIG00376-le-desarroi-d-un-pere-syndicaliste-dont-le-fils-est-engage-au-fn.php

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    3. Bonjour,

      Je n'ai pas pour habitude de poster des commentaires mais là il fallait que je le fasse. Vous avez résumé ce qui occupe une bonne partie de nos discussions "philosophiques et réflexives" avec mon mari sur la vie, le monde qui nous entoure et ses dérives. Dès que j'ai lu cet article, je me suis empressée de le lire au dit Monsieur et je dois vous avouer qu'on aurait pu écrire exactement la même chose (le style en moins) car à 200% d'accord avec vous!
      (je précise tout de suite qu'on ne se catégorise pas comme des vieux cons en avance, ni comme des anti-système vivant au pays des bisounours) et pourtant, quel énorme ras-le-bol de tous ces exploitants de recettes éprouvées et qui marchent (journalistes, politiques, producteurs etc...) qui n'inventent plus rien mais se complaisent dans un moule déjà bien préformé (belle gueule, ton bien condescendant, discours ponctué par des adjectifs en "ANT", ton moralisateur etc...
      Mais ce qui me pose encore plus question c'est : pourquoi ça continue de fonctionner? Il y aurait si peu de monde pour comprendre que toute cette daube qu'on nous sert et ressert n'a pour but que de nous manipuler et ne sert que les intérêts de ces quelques uns qui veulent à tout prix conserver leur petit (ou grand) pouvoir?
      Je vous admire d'arriver à vous détacher de ce genre de choses, car moi j'ai essayé, mais je suis sans cesse rattrapée par un autre sentiment : cette peur de râter quelque chose d'important, de me couper du monde de façon irréversible...Paradoxal!

      Heureusement, l'autre sujet de conversation qui nous occupe avec mon mari c'est : les enfants, leur naïveté, leurs petites découvertes, les perles du jour, leur émerveillement devant des choses qu'on ne regarde même plus, tant on est obsédé par des choses ô combien plus futiles. Et dans ces cas là on se dit que oui, ils nous rendent heureux!

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    4. Merci Charlotte! On se sent moins seule ;-) et oui, avoirˆ es enfants est source d'angoisses, mais aussi une opportunité énorme pour essayer de se détacher un peu de tout ca (je ne suis pas intégralement desintoxiquee, hein).
      Essayer de se mettre à leur niveau, apprendre d'eux, tenter de vivre l'instant aussi bien qu'ils le font, essayer de s'émerveiller des joies du quotidien... On a beaucoup a apprendre de ces petits êtres pleins de sagesse.

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  2. Tout à fait d'accord. Et depuis que j'ai des enfants, heureusement le créneau 20h-20H30 est beaucoup trop occupé pour que j'ai le temps d'allumer la TV. On a plus la radio depuis notre déménagement (carton un peu secoué apparemment) et j'avoue ne plus courir après l'info. Et bien ça fait du bien, et finalement si quelque chose de VRAIMENT important se produit, on finit toujours par être au courant.
    La dernière fois que j'ai regardé le JT j'étais effarée. Après l'accident d'hélicoptère des sportifs et l'interview "émotion" des proches ("Que ressentez-vous?", question fort pertinente dont la réponse aurait du être, à mon sens, "'à ton avis, connard?"), on a eu droit au fait divers lugubre d'une maison qui brûle avec la mère et ses 4 enfants à l'intérieur (en quoi c'est de l'info ça???).
    Bref, je ne suis pas sûre qu'on se coupe de grand chose quand on choisit de ne plus suivre l'actu. Et du coup je savoure d'autant plus les rares moments où j'achète un journal et où je peux donc sélectionner l'info que je lis.

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