jeudi 30 avril 2015

Vos arrières-grands-parents




Louis.
Mon grand-père paternel, résistant à 17 ans, puis élève à Saint-Cyr Coëtquidan, et plus tard, Général de l'Armée de Terre. Il a fait quatre guerres, l'Algérie, l'Indochine -où il est resté 2 ans allongé sur un lit d’hôpital-, le Tchad. Décoré de la Légion d'Honneur, j'étais sa première petite-fille et il me disait que ça faisait sa fierté. Il m'impressionnait, je me souviens de sa canne et de sa démarche boiteuse, de sa jambe douloureuse, gangrenée par un éclat d'obus, qu'il a toujours préférée garder, alors que les médecins souhaitaient l'amputer. Les photos de l'Afrique, la mappemonde, dans une des chambres où nous dormions, criblée de punaises et de fils de laine; en long, en large et en travers: les rouges, ses trajets en avion, les bleus, ses traversées en bateau. Je me souviens de tout ce monde à son enterrement, cette haie d'honneur, cette église de campagne pleine à craquer, les drapeaux, les uniformes, les gradés, les berlines aux vitres teintées et les gens importants.



Je me rappelle les articles de journaux découpés, les homologues africains sur des photos en noir et blanc, les photos de ses diners avec les ambassadeurs, ou de lui en uniforme beige, à une table de travail avec le Président Pompidou. Ses centaines de médailles, dans une vitrine de son bureau. Ses livres, ses histoires, ses anecdotes, cette Ecole de la Légion d'Honneur, avec ces jeunes filles en uniforme, dans laquelle on aurait pu être inscrites avec mes cousines, ses cours de la bourse, ses colères, ses silences et son besoin de s'isoler, son potager, son atelier, son refus de regarder des films dramatiques, son souhait de ne pas parler des choses de la guerre avec nous. Sa main sur celle de sa femme et son regard, derrière sa grosse carcasse impressionnante, si facilement embué.

Colette.
Ma grand-mère, fille de commerçant résidant rue du Bac, issue de la bourgeoisie parisienne catholique. Le commerce de son père, quand elle était adolescente, avait fait faillite, ce qui l'avait beaucoup marquée. Ses sœurs étaient devenues religieuses, elle était infirmière. C'est à l’hôpital du Val de Grâce, en s'occupant des militaires blessés, qu'elle est tombée amoureuse de mon grand-père.
Elle a eu 6 enfants, en a perdu un tout petit. A élevé sa marmaille à Djibouti, à Dakar, dans les bases militaires... et seule en région parisienne quand son mari était à la guerre. La pension de militaire de mon grand-père, avant qu'il ne soit haut-gradé, et pendant que leurs enfants étaient encore jeunes, ne lui permettait aucun extra. Son petit luxe était, chaque année, d'aller au Bon Marché avec ses cinq petits, et d'acheter un joli manteau pour l'aîné (mon père), qui serait ensuite transmis à ses frère et soeur.
 Le père de la petite Ségolène Royal, avec laquelle mon papa jouait sur la plage à Dakar, était un proche collègue de mon grand-père.
Je me souviens des photos du Sénégal, de ma grand-mère qui posait avec le boy, et avec qui elle a entretenu une correspondance jusqu'à la fin de sa vie, de son cousin Laurent de Brunhoff, l'auteur de Babar, à qui ils rendaient visite en famille. Ma grand-mère toujours souriante, toujours entourée de milliers de cousins (germains, issus de germains, voire "à la mode de Bretagne"... tous égaux!) qui recevait toujours beaucoup d'amis. Douce, très pieuse, la plus gentille femme que j'ai connue. Je me souviens de ces quelques années après la mort de mon grand-père, pendant lesquelles j'ai pu plus profiter d'elle, plus discuter: elle m'a appris à tricoter, on cueillait des cerises et on regardait, Jean-Chou, elle et moi, Roland-Garros, dans l'immense maison vide. J'ai toujours dans mon portefeuille le mot qu'elle m'a écrit peu avant de mourir.

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 Serge.
Mon grand-père paternel, que je n'ai jamais connu. Un médecin provençal, père de famille nombreuse, mort trop jeune. Je n'ai vu que des photos de lui, un bel homme, très chic, notable de province, en voyage de Noces sur la Riviera avec ma grand-mère. J'ai entendu des histoires, appris qu'il avait nagé huit heures dans une mer glaciale après le naufrage de son bateau, et s'en était sorti.
J'ai passé mes hivers et mes étés dans le chalet qu'il avait construit avec sa femme.

Régine. 
Je me souviens des photos d'elle, sur le pêle-mêle du chalet, très chic et racée, en fuseau, en compétition de ski. Toujours apprêtée, elle se promenait dans les rues de notre village de haute-Savoie avec son chapeau surmonté d'une plume de faisan, sa veste autrichienne et ses bottes fourrées, et sa pointe d'accent de la bourgeoisie Aixoise. Je me souviens l'avoir toujours trouvée un peu ailleurs, un peu sur une autre planète parfois... je crois qu'elle avait arrêté en grande partie ses aiguilles le jour de la mort de son mari, la laissant seule pour élever ses quatre enfants. 


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Giuseppe.
Le grand-père paternel de Jean-Chou. Un italien du Nord, blond aux yeux bleus, avec des origines allemandes, et slaves. Cordonnier et résistant communiste sous Mussolini (Son père avait répondu, frondeur, aux instituteurs, qui venaient lui demander de vêtir ses enfants de chemises noires, et de les équiper des livres scolaires officiels, "leca mi il culo!"), il s'est trouvé, comme les autres indociles de son espèce, placé au front pendant la guerre. Blessé par un éclat d'obus, il a été récupéré et sauvé par les Russes.
Puis il a émigré en France pendant les années 50, et travaillé dur sur les chantiers en banlieue parisienne, a toujours préféré supporter l'URSS plutôt que l'Italie pendant les matches de foot.
 Un macaroni, un rital.

Ida.
Frioulaine aux origines autrichienne et yougoslave, était fiancée au meilleur ami de Giuseppe. Son promis, après avoir vu les nazis enfermer toute sa famille dans leur maison (il avait pu se cacher à ce moment-là) et y mettre le feu, s'était suicidé quelques jours après. Giuseppe, par solidarité, a épousé celle qui était promise à son meilleur ami. Une jeune et belle couturière, rongée par la tristesse, qui a appris petit à petit à aimer ce remplaçant, ce compagnon d'infortune, qu'elle a suivi en France et avec qui elle fondera sa famille.


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Pierre.
Le grand-père maternel de Jean-Chou, poitevin, brancardier pendant la guerre. Conscient, depuis tout petit, des doutes planant sur sa conception. Il avait décidé de faire le Séminaire, pour devenir prêtre. Au bout de sa formation, lui qui était attiré par les valeurs de pauvreté et d'humilité de Saint-François d'Assise, a tout laissé tomber, déçu par l'organisation de l'église à l'époque, qu'il jugeait trop fastueuse, dominée par le pouvoir et l'ambition, ce qui ne pouvait convenir à ce grand idéaliste.

Monique.
Une titi parisienne, qu'il a épousée, fille unique, championne de natation de Paris, qui a vécu dans la capitale pendant la guerre, certes plus privilégiée que les autres, si ce n'est qu'elle était privée de son père, fait prisonnier, quatre années durant, par les allemands. Plus tard, bien plus tard, elle a vécu la pire douleur qu'une mère puisse connaître. Aujourd'hui, son sourire est rayonnant, elle nage dans la mer quatre mois par an tous les matins, elle a plus d'énergie que nous tous réunis, et voyage au bout du monde chaque année.


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 De ces arrières-grands-parents, mes enfants, vous n'en connaissez qu'une, Monique, que vous adorez, d'ailleurs.
J'aimerais pouvoir vous raconter leur histoire, à tous les autres, qui ont eu des vies de roman. De ces vies difficiles, engagées, politisées, brisées, de ces individus tous plus ou moins cassés, qui ont perdu des enfants, mais qui ont survécu, vécu, aimé, fait l'amour, mangé, bu, ri, et un peu plus: participé à l'Histoire. Toutes ces vies n'ont pas été vécues pour rien, elles coulent dans nos veines, peuplent nos imaginaires, consolident nos repères, influencent nos choix, accompagnent nos vies.
Même si, pour certains, leur histoire est faite plus ou moins de souvenirs, de ressentis subjectifs, de trous noirs, d'anecdotes et de photos, d'interrogations et d'interprétations...

J'aimerais pouvoir vous encourager à poser des questions à vos anciens tant qu'ils sont encore vivants, même si, un jour, vous vous direz surement que vous n'en aurez pas posé assez, ou peut-être, certainement, pas les bonnes. Mais c'est cette frustration qui vous donnera envie d'en savoir plus, de combler les trous, de reconstituer le puzzle.
J'aimerais que vous ayez envie de parler de votre famille, de la dessiner, ou de l'écrire... en tous cas ne pas la laisser s'endormir.

J'aimerais que vous compreniez un peu de l'histoire de votre famille, pourquoi ces yeux clairs et ces "bello come il sole", pourquoi ce teint mat et la Provence, pourquoi le respect des militaires, pourquoi l'humilité devant les croyants, et la même compréhension pour les fervents athées, pourquoi je prends tout le temps des photos, pourquoi médecine, pourquoi ces maisons de famille, pourquoi les voyages, pourquoi les livres, pourquoi la gauche et pourquoi la droite, pourquoi la ponctualité, pourquoi la bourgeoisie et pourquoi les ouvriers, pourquoi le dessin, pourquoi les petits mots de ma grand-mère dans mon portefeuille, pourquoi ces pots anciens de pharmacie sur l'étagère, ceux qui décoraient son cabinet, pourquoi ces petits gnous décoratifs en laiton dans ma bibliothèque, pourquoi une famille nombreuse, pourquoi le prénom de mon fils, pourquoi cette montre automatique, pourquoi ces cinq enfants en photo dans le désert, pourquoi les défenses d'éléphant, pourquoi l'Afrique.

Pourquoi certains de leurs descendants ont choisi les silences, et d'autres ont préféré les mots.



Un autre de mes billets, sur un thème similaire:
"Souvenirs d'enfance"

3 commentaires:

  1. C'est très émouvant! Ca donne envie de refouiller dans ses propres souvenirs...

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  2. Très beau billet.
    C'est vrai qu'on aimerai savoir (personnellement ça me fascine, l'histoire de mes grand parents, certainement aussi car je n'ai connu qu'une seule grand mère et qu'elle a marqué mon enfance) mais qu'on ne peut pas ou qu'on ose pas poser des questions.

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  3. très très beau billet, très émouvant...

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