lundi 15 juin 2015

Mémoire Olfactive: le parfum de mes bébés.





 Voici un texte qui trainait au fond d'un de mes tiroirs vituels... et que j'ai eu envie de publier aujourd'hui.


Je viens d'accoucher. Quand je quitte mon bébé quelques heures, je rêve de son odeur de lait.

Depuis qu'il est né, j'ai un plaisir très privé et privilégié: le sentir, le humer, jusqu'à m’enivrer.
L'odeur naturelle de mon bébé, tout particulièrement celle de sa nuque après la sieste, en plein été, me transporte. Un peu forte, un peu rance, une nette senteur de transpiration: innocente, mais parfumée, presque épicée. Derrière les oreilles, dans les petits cheveux moites... une fois effacée l'odeur, certes agréable, mais artificielle, du savon, j'adore le renifler, lui contre moi, comme deux petits animaux qui se reconnaissent.
Cette odeur si caractéristique de mon bébé, j'aimerais pouvoir la conserver, la photographier, l'archiver.
Une petite odeur de cookie un peu sucré, un peu chocolaté le matin au réveil... et au fil de la journée légèrement plus salée, transformée, intensifiée par le goût des larmes, de la sueur, de l'été: comme celle d'un petit pain tout chaud à l'huile d'olive qui sortirait du four, ou d'un gâteau oriental au miel et à la fleur d'oranger.



Cette odeur, j'en suis folle. J'en ai un besoin physique, il me faut ma dose, mon shoot, plusieurs fois par jour. Comme si elle avait un effet tranquillisant, rassurant, décontractant.
Et je sais qu'elle disparaîtra, petit à petit. Et que le souvenir de ce parfum finira par s'évaporer.

Alors, souvent je me dis que j'aimerais, comme dans Le Parfum, de Patrick Suskind, retenir l'odeur de mon bébé dans une fiole: l'attraper et l'enfermer, et surtout bien revisser le bouchon sur le flacon. Réussir à la décomposer, la nomenclaturer, l’analyser et l’archiver. A en trouver la formule pour l'immortaliser, puis l’emprisonner. Comme lorsqu’on goûte un vin, connaitre tous les mots.
Jean-Baptiste Grenouille avait su recréer l'odeur sulfureuse de l'attraction sexuelle, en la volant à sa proie, dans le but d'avoir un pouvoir, une domination sur les autres...
Moi, j'aimerais juste posséder mon égoïste flacon, ma petite fragrance de bébé, ni vanillée ni caramélisée... juste son odeur naturelle, un peu cuirée, finement musquée, de petit animal ensommeillé, pour la garder en souvenir. Et l'ouvrir, parfois, rarement, avec la délectation de l’avare qui caresse ses pièces d’or religieusement, pour se rassurer. Pour y plonger mon visage, et y retrouver le plaisir perdu, comme on rouvre un livre ancien, ou la vieille malle de déguisements du grenier.

Aujourd'hui, il suffit que je sente par hasard l'odeur de la laque pour me revoir, petite, la peau bronzée, en justaucorps rose pâle. Dans le miroir, je fronce les yeux; le soleil du soir d'été m'éblouit. Le chant des cigales m'assourdit. Ma mère démêle, coiffe -ça tire un peu-, plaque mes cheveux sur mon crâne, les rassemble en queue-de-cheval, tourne l’élastique, place le filet, le crible de pics. Et dans un geste final et désordonné, au dessus de ma tête, appuie sur le bouchon du flacon de laque en spray. Sur mon cuir chevelu tout picoté par les épingles, un suave nuage de parfum vient adoucir la tension de mon chignon.  Je sens à nouveau l'odeur du cuir des demi-pointes, celle  un peu renfermée des vestiaires, celle du parquet des coulisses, et de la paraffine dont on enduit la pointe de nos chaussons.

Et dans vingt ans, trente ans, cinquante ans, est-ce que je me souviendrai de l'odeur de crème solaire, l'été, sur la peau de mon bébé, tellement douce qu'elle en devient impalpable? Est-ce que le souvenir du plaisir restera? Me rappellerai-je cette gourmandise qu'il m'inspire quand je m'approche de lui? Est-ce qu'il suffira que je croque dans un petit gâteau tiède pour que je retrouve ces sensations? Peut-on écrire une odeur, décider de la figer à l'encre, et, par la force des souvenirs, la laisser imprégner quelques feuilles blanches, assez pour en faire un petit carnet, ou même un livre entier?

En rentrant en voiture, sans mon bébé, j'ai l'impression de sentir, par vagues, cette odeur de petit animal. Lorsque je m'approche de la maison, il m'arrive même d'apercevoir, comme dans les bandes-dessinées, le fumet qui se dégage de son petit corps tout chaud, et qui s'échappe par la cheminée. 
Mes seins coulent, ma blouse se trempe de lait. Mes doigts se resserrent sur le volant, impatients. J'imagine son odeur de brioche, de petit pain à l'huile d'olive, dans lequel je vais croquer. Mon cœur palpite. Je suis droguée. 


4 commentaires:

  1. C'est magnifique! Quelle belle et innocente sensualité.

    RépondreSupprimer
  2. Absoluement magnifique ! Si humain, si réel, si entier, si sincère...

    RépondreSupprimer