vendredi 2 octobre 2015

Des mères (2)


Modigliani

Le matin, je reste clouée au lit. Je n'ai pas dormi la nuit précédente, comme depuis quelques semaines maintenant. Je suis enfin enceinte, je vis le rêve que toute femme peut souhaiter. Mais je n'ai plus envie de me réveiller. Plus ce petit étranger grandit en moi, plus mon énergie diminue.




Je connais maintenant la définition du souffle de vie, cette chose indéfinissable et qui fait la force et la pérennité du règne animal: je comprends ce que c'est, car je ne l'ai plus. Si je pouvais me laisser crever, je le ferais. Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je me trouve affreusement banale, pire: épouvantable, pas digne d'être aimée. C'était trop beau, ça ne durera pas. Il me quittera, me laissera toute seule avec ce bébé que je ne connais pas, que je n'aime pas. Je n'y arriverai pas. Toutes les autres font quelque chose de leur vie, sauf moi. Pourquoi il reste? Par pitié? Par obligation? Ah, si seulement je pouvais noyer tout ça, l'enfouir bien au fond! De l'alcool, des médicaments, n'importe quelle substance qui me permette de m'oublier un peu, d'arrêter quelques heures mes pensées, de me laisser dormir! Mais je n'ai droit à rien, c'est à peine si une petite tisane douce m'est conseillée. Alors, grosse et immonde, les yeux écarquillés par le manque de sommeil, je me plonge dans les livres par automatisme, pour fuir.
Et puis je me relève, je m'habille. Les dents bien serrées, je souris, j'entends "que tu es belle!", "que c'est beau une femme enceinte!", et je tiens mon rôle au mieux. Je ne sais pas ce qui m'arrive, j'ai une vie idéale, sur le papier. Après les obligations sociales, je retrouve mon lit, pour tenter une sieste éveillée. J'ai les poings serrés, j'ai envie de mordre le drap, de me faire mal, de crier, mais rien ne sort, même pas un pleur. La nuit arrive et le combat avec moi-même recommencera. Demain, et après-demain, et encore après. Il faut que je tienne jusqu'à l'accouchement.
Qu'est-ce qui me retient? J'ai peur de faire une connerie.



Je suis cette fille parfaite que certaines envient, jalousent, voire maudissent. Je suis plutôt pas mal au naturel, j'ai un mari super sympa, j'ai des enfants photogéniques. On part en vacances en famille à Ibiza, à Noël en Thaïlande. Je suis celle qui énerve, qui a le ventre plat sans faire grand-chose. Mes enfants sont lookés, un petit style Kennedy-Jacadi. Je ne sais plus qui disait "Quand on est fatigué du style, on est fatigué de la vie", je ne suis pas en désaccord avec cette conception.
Entre mes deux enfants, j'ai vécu deux grossesses, toutes deux soldées par un échec: par deux fois, au bout de cinq mois, j'ai accouché d'un bébé mort.
La grossesse idéale, le projet de naissance idéale, soigneusement rédigé pour le personnel médical, l'accouchement idéal, la déco de chambre idéale, la baby-shower idéale... j'avais tout prévu.
Aujourd'hui, lorsqu'un passant me croise dans la rue, entourée de ma petite marmaille, de mon petit mari, j'entends parfois un "profitez", ou un "vous avez tout!". Je pourrais leur parler de la tête du gynéco pendant la deuxième échographie, et pour ces deux grossesses-là. Je pourrais leur dire mon état psychologique pendant ma dernière grossesse, que j'ai finalement réussi à mener à son terme. Ou des larmes de mon mari, de notre détresse, des explications qu'il fallait trouver pour notre premier enfant, ou des réactions de l'entourage, ou même de comment j'ai cru que j'allais, tout simplement, perdre la tête.
J'aime le théâtre, mais je n'aime pas en faire trop: alors je ne leur dis rien, je leur réponds par un sourire. Et puis je passe mon chemin.



On vient d'acheter notre premier appartement. On y a mis toutes nos économies, avec un emprunt sur vingt-cinq ans. Même si on ne peut plus tellement partir en vacances, on est heureux de pouvoir dire enfin "c'est à nous". Pouvoir repeindre les murs dans la couleur de MON choix! J'avais tellement insisté! Au début, je me souviens, j'avais acheté le tissu pour les rideaux. Chaque mois, je me suis offert un petit plaisir. D'ailleurs, vivement le mois suivant pour que je puisse changer ce canapé. Et une fois que ce sera fait, je parlerai à mon mari de la mode des parquets repeints en blanc, que j'ai découverte sur Pinterest. Il faut absolument que je repeigne ce parquet en blanc. Je ne sais pas pourquoi, j'ai eu le coup de cœur en visitant... mais aujourd'hui ce sol me sort par les yeux. Il faut que je lui en parle. Il y a aussi cette cuisine, et cette salle-de-bains. Ce serait mon rêve d'avoir une douche italienne. Je sais qu'il trouve que ça fait trop, trop pour la première année. Qu'on a le temps, que ce n'est pas le plus important. Mais personnaliser sa déco, c'est tellement important! C'est faire son nid, c'est un besoin humain vital! Je pense qu'il pourrait comprendre à quel point c'est important pour moi!
Alors oui, c'est du travail, de chiner, de chercher des imitations qui fassent "authentique", et d'avoir un intérieur original, avec, par exemple la petite peau de mouton trop mignonne sur le fauteuil à bascule Eames, la déco d'inspiration nordique, la suspension en origami... en gros, un intérieur qui ne ressemble à aucun autre!
Depuis quelque temps, je tourne un peu en rond. Mon mari m'a demandé de ralentir un peu sur les achats, alors ça me poursuit la nuit! J'alimente moins mon blog en avant-après, c'est un peu frustrant. Entre deux phases de sommeil, je me surprends à réaménager la buanderie, à déplacer les meubles dans ma tête... il ne le sait évidemment pas, mais la dernière fois qu'on a fait l'amour, je pensais à l'orientation du banc en teck qu'on allait installer dans le jardin. Sud? Sud-est? Puis on a changé de position et ça m'est sorti de la tête juste à temps.
Mais là depuis quelque temps, j'en ai un peu marre, aussi. Mon mari passe ses week-ends à bricoler, à faire des choses pour la maison. Poser des joints, c'est bien, mais quand-est-ce qu'il m'emmène en week-end? Depuis quelque temps, on dépense plus dans les charges trimestrielles que dans des billets d'avion!
J'ai toujours eu la bougeotte, je ne me suis jamais sentie aussi bien que dans les aéroports... allez c'est décidé, quand je le sentirai réellement prêt à m'écouter, je lui parlerai de ce projet, de ce rêve qui me rendrait vraiment, vraiment heureuse: partir faire un tour du monde, prendre une année sabbatique. Elle est mignonne notre petite campagne à une heure de Paris, mais je commence à m'en lasser. Ça fait tout de même bientôt un an qu'on a emménagé! J'ai vu un compte Instagram qui m'a donné le déclic: on va vendre, arrêter de construire notre propre prison, et à nous la liberté! (J'attends juste la livraison de notre tête-de-lit, prévue pour dans cinq semaines, et j'en parle à mon homme.)



Je ne suis pas à la mode. Je m'occupe de mes enfants. Pour faire le raccourci tant attendu, je n'utilise pas mes neurones. Je prépare des petits plats et je lis Madame Bovary. Je fais les courses et j'écris. Je me promène et j'imagine des histoires. Je vais chercher mes enfants à l'école et j'observe les gens. Je mouche, essuie, torche des fesses, et je vis. L'un n'exclut pas l'autre. J'élève des personnes en devenir et je trouve le sens de la vie.
Chaque petit geste du quotidien, j'essaie de le faire bien, avec tous mes sens. Je fais travailler mes mains, mes doigts. Ils ont soif de créer. Je couds, je dessine, je fabrique, je trafique. Je coiffe, je caresse, j'embrasse. Je plante, je sème, je cueille, je sens, je renifle. J'écoute, surtout le silence. J'essaie d'aimer un peu mieux mon homme chaque jour, comme il le fait aussi, et quand je plante quelques carreaux de chocolat dans une morceau de baguette, ce n'est pas qu'un gouter, c'est de l'amour. Je n'allume pas la télé.
J'ai plusieurs personnages dans ma tête. Je sais que je suis un peu sur ma planète. Un peu différente. Je suis satisfaite. Pas dans l'expectative, pas dans l'attente. Je n'ai pas particulièrement hâte de partir en vacances. J'ai ce qu'il me faut. J'apprécie chaque journée de ma vie. Car viendra bien un jour où une galère nous tombera sur le coin de la tête.

L'autre jour, pour la première fois depuis longtemps, j'ai poussé les portes d'une église. Je voulais parler à un prêtre. Je lui ai dit: "J'imagine que les gens viennent principalement vous voir quand quelque chose ne va pas dans leur vie. Moi c'est l'inverse: J'ai tout ce qu'il me faut, bien plus que ce que j'aurais pu espérer. Souvent je me pose la question, et je constate que je n'aurais rien besoin de plus. J'ai un mari qui me rend heureuse, des enfants qui vont bien, des amitiés solides, une vie enrichissante, agréable et non-routinière. Quand on me demande ce qu'on pourrait me souhaiter pour la nouvelle année, je n'ai envie de rien de plus en particulier. Simplement, de continuer à avoir la chance de vivre ces petits bonheurs. En fait je viens vous voir parce que depuis quelque temps, j'avais envie de dire merci, et je ne savais pas trop à qui. pourtant c'est important de savoir remercier.
Et puis regardez-moi, avec ma petite vie toute simple, toute traditionnelle: je ne fais pas de grandes choses, j'élève simplement mes enfants du mieux que je peux. La reconnaissance sociale ou le pouvoir sont le cadet de mes soucis. Je ne suis vraiment, vraiment pas à la mode... et pourtant, j'ai l'impression que j'ai tout. Comment pouvez-vous l'expliquer?".
Et le prêtre m'a expliqué qu'avant, il était chef d'entreprise en Italie, dans la gastronomie. Qu'il gagnait beaucoup d'argent, et qu'il ne mettait pas un pied à l'église. Et il m'a montré ses sandales en cuir, recouvrant mal ses orteils qui ne devaient pas être très réchauffés -c'était en janvier-, sa tenue de moine Franciscain, ce sobre tissu marron et cette cordelette autour de la taille, et il m'a dit, dans un grand sourire, un sourire heureux, pas un sourire social: "mais regardez, vous croyez que je suis à la mode, moi?".



Des mères. Des mères "parfaites", qui, la plupart du temps, sourient.
Mes copines, mes cousines, mes voisines... et un peu de moi aussi.
 

Ce billet est la suite de celui-ci, écrit il y a plus d'un an... (pfiou, ça passe!)

3 commentaires:

  1. Un peu de moi aussi... incroyable..

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  2. J'aime beaucoup la manière dont tu écris et racontes toutes ces choses, même si je ne suis pas une mère je ressens parfois des sentiments ambivalents tels que tu les retranscris.
    Bonne soirée

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  3. C'est fort.
    J'ai vu des monologues... du théâtre ...
    Plusieurs portraits mais qui pourraient en être qu'un tant nous évoluons et pouvons être contradictoires.

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