lundi 5 octobre 2015

Ma fratrie.

"Les fratries" dessinées par l'auteur du blog Célestine et Compagnie


J'ai trente-quatre ans, un frère et une soeur d'âge proches, avec qui je m'entends vraiment bien. De mieux en mieux, même.
Parfois, comme tout le monde, on traverse des choses, des tempêtes, et on s'aperçoit que c'est bon d'être trois.
Par rapport à nos parents notamment, parce que toutes leurs attentes (inconscientes, parce qu'ils sont plutôt cool) ne reposent pas sur les épaules d'un seul.
Être plusieurs nous donne plus de liberté. On nous fout un peu plus la paix.
Cela démultiplie aussi les façons de voir la vie, ouvre l'esprit, force au partage. On est tous très differents, avec des caractères propres et des choix de vie variés




On peut prétendre toute sa vie être tolérant, militer, avoir de belles idées sur tout un tas de jolis sujets... ce n'est qu'en vivant la vie qu'on se connaît réellement, et qu'on sait comme on réagira à des conceptions de la vie différentes.
Pour moi, avoir des frère et sœur, être confronté à des choix (ou non-choix) différents des siens, c'est une proposition d'altérité de plus, une occasion supplémentaire d'être repoussé dans ses retranchements, de faire fonctionner l'intellect, et de se remettre en question, une chance de plus d'être un peu plus humain. Et en ce moment, particulièrement, je me sens vivante auprès d'eux. Et je suis globalement fière de mes réactions, qu'aucun donneur de leçons "théoriques" ne pourrait venir me dicter: en vieillissant, je suis très claire avec moi-même et j'aime bien regarder ça dans ma glace.

Parfois je m'aperçois qu'on est comme complémentaires les uns les autres, et que finalement, même si cela peut être à la faveur d'événements plus ou moins douloureux, l'union de nos trois cerveaux crée une entité plus intelligente que chacun de ses membres. 

L'un peut faillir, l'autre, sans le vouloir, "compense". L'un est, sur le papier, brillant, a toujours eu des capacités hors-du-commun, et a fait les plus grandes écoles, a défilé sur les Champs Elysées le 14 juillet... un autre est cartésien, a une vison de la vie simple et claire, a des capacités d'adaptation et un pragmatisme relationnel inspirant, l'autre enfin est plus littéraire, plus artiste, plus grande-gueule, d'apparence un peu plus torturé et complexe, se situe plus dans l'émotion... Chacun a son rôle dans la famille, et comme dans toutes les familles, presque jusqu'à la caricature; c'est parfois difficile d'en sortir.

Et puis il y a la réalité, que seule notre famille connaît: l'un des trois qui peut parfois endosser le rôle un peu cliché de l'actrice française torturée des films d'auteur peut en fait se révéler bien plus fort et stable que ce que sa catégorie avait décidé pour lui, un autre peut, derrière son armure, bouillonner de sentiments et regorger de surprises, un autre encore se positionner quelque part où personne ne l'aurait imaginé quelques années auparavant.
Et puis certains d'entre eux ont offert à leurs propres parents l'évidence: une descendance. Se sont révélées, à cette occasion, là encore, des personnalités insoupçonnées et pas nécessairement anticipées. 
 Il est impossible d'être un enfant parfait, un humain parfait. Parfois, j'imagine qu'à nous trois, en additionnant nos qualités et nos défauts, on peut tendre un peu plus vers cette conception.
C'est évidemment une idée littéraire, presque de la science-fiction... n'y voyez en aucun cas de la psychologie -de base-, je suis assez peu sensible à ces théories qui veulent trouver des explications psy à tout (même si je donne beaucoup d'importance à l'héritage familial, à la transmission). Disons que j'ai plus d'imagination que de sens de l'analyse.


Ma fratrie est une grande richesse... on a partagé l'enfance, l'adolescence. On s'est vus pleurer, souffrir de chagrins d'amour, se faire réprimander. On s'est emmerdés à réviser, on a vu les copains des autres défiler à la maison, pas hésité à donner nos avis, juger, critiquer. On a joui intérieurement de passer entre les gouttes d'une colère parentale, bien content de laisser l'autre se faire punir. Les plus petits ont certainement appris des erreurs de leur aînée. On s'est chamaillés, énervés, mis en colère, jalousés. On a partagé des heures et des heures de jeu, de déguisements, de sport. On a parcouru le monde avec nos parents chaque été, consigné nos impressions dans des petits journaux de bord, qu'on aime parfois lire en se réunissant.

Alors certes, on a dû partager l'amour parental, on parlemente pour savoir qui aura telle chambre dans la maison de famille aux prochaines vacances, on s'est disputés parfois, on a passé de longues périodes plus ou moins éloignés -mais sans jamais couper le lien- et on devra partager l'héritage (shit), mais comparé à ce que ça m'apporte, notamment la chance de pouvoir avoir, tout au long de ma vie, deux personnes que j'aime de manière innée et naturelle ( de qui d'autre peut-on dire, sans avoir à justifier ni prouver quoi que ce soit "ben c'est mon frère, donc je l'aime"), des personnes de ma génération avec qui partager un passé, partager mes souvenirs, ça n'a pas de prix!




On se retrouve, après des semaines ou des mois sans se voir, avec un vrai bonheur d'enfant. Avec ma sœur on a dépassé notre rivalité de filles, pour se retrouver sur tous nos -nombreux- points communs (et les beaux-frères qui s'entendent si bien, ça aide!)
Avec mon frère, mon petit frère, je partage des passions bien précises, et j'ai un contact plus tactile. On peut passer des heures à discuter avec véhémence et engagement de tout un tas de sujets, de livres, de voyages, de ballets, de politique, de tout, en fait. Son exigence intellectuelle, la nécessité du débat et de la discussion sur des sujets compliqués, que la société a pourtant décrété simples dans des idéologies du raccourci, me fascinent et me nourrissent. Sa simple présence m'électrise, me comble de joie!

Ce sont aussi des oncle et tante, et leur présence est une proposition de plus pour nos enfants: sans mots, mais par les actes, leur existence montre à nos enfants qu'on peut penser de telle ou telle manière, ne pas penser comme tel autre... et être aimé quand-même, et absolument, parce qu'on fait partie d'une même famille. Le message est loin d'être frileux.

Mon rôle d'aînée ajoute peut-être une pointe de gravité à ma relation avec eux... Une forme d'instinct de protection. L'empathie est quelque chose de fort, et depuis toujours: quand l'un d'entre eux a mal, ou est affaibli, j'ai mal aussi.
J'espère pouvoir garder avec eux longtemps cette intelligence relationnelle...
Et ce n'est pas un hasard si j'ai eu moi aussi trois enfants, d'écart d'âge similaires... Je leur souhaite la même complicité.

J'aime l'idée que, à nous deux, Jean-Chou et moi, nous ayons mis au monde trois personnalités uniques et différentes. Pour eux, je sais qu'être plusieurs est une force: c'est ce qui leur permettra, face aux colères ou prises de positions de leurs parents imparfaits (opinions que nous trouverons certainement, dans le feu du moment, justifiées, et que certains d'entre eux trouveront surement terriblement injustes), d'avoir une pluralité de points de vue, de n'être pas seuls avec leurs frustrations ou leurs incompréhensions face au monde des "grands". Ils pourront nous maudire s'ils le veulent, se moquer de nous, remettre en question notre vision... c'est même dans l'ordre des choses, et c'est pour cela que j'ai voulu plusieurs enfants: pour les protéger de la toute-puissance parentale.

 C'est quelque chose que j'avais en tête depuis le début, que j'ai anticipé très vite en devenant mère; A plusieurs, quand l'un se prendra tout de plein fouet, les autres pourront souffler. Et ce, en alternance.
 Que nos attentes de parents (scolarité, vie privée, vie professionnelle, etc...), plus ou moins inconscientes et plus ou moins exigeantes, soient, tout au long de la vie, dispersées sur eux en spray, et non dirigées dans un jet précis et continu sur un seul enfant, sans lui laisser de répit.

Avec toujours cette ambition parentale (que d'aucuns pourront trouver démesurée, voire mégalomane, et bien évidemment vouée à l'échec, mais enfin sans elle et sans cet optimisme, l'humanité ne se renouvellerait plus) de réussir à, véritablement, "élever" nos enfants, c'est à dire faire en sorte, grâce à nos efforts, qu'ils se hissent un peu plus hauts que nous, qu'ils soient une forme de copie de "nous", mais améliorée.
 Avec cette idée sous-jacente, un peu comme dans le classique de Bernard Werber, "Les fourmis", que l'intelligence collective puisse être meilleure et plus clairvoyante que l'intelligence individuelle, que l'humanité, au bout du compte, s'améliore grâce à de tous petits pas, de très modestes progrès dans une multitude de très petites familles... que le groupe puisse apprendre des erreurs d'un de ses membres sans forcément y passer lui aussi (même si je sais bien que l'expérience des anciens n'a jamais, jamais servi à aucun jeune, que je me plante certainement de A à Z, mais voilà, comment vouloir et oser être parent si on manque d'optimisme?).


Ma fratrie fait partie de moi... et voilà pourquoi j'explique à mes enfants que leur fratrie est un cadeau, et que se soutenir et se supporter les uns les autres est parfois une corvée, souvent un devoir, toujours une force!


à lire aussi:
 Souvenirs d'enfance
Vos arrières grands-parents  



1 commentaire:

  1. Je suis la derniere d'une fratrie de 3 enfants. Mon frere a 9 ans de plus et ma soeur 6. Je n'ai pas cette complicité mais j'aurais aimé. Je suis maman de 3 jeunes enfants d'ages rapprochés et j'espere qu'ils seront proches.

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