vendredi 27 novembre 2015

Du bleu, du blanc, du rouge
















































Ressortir les tour Eiffel achetées lors de notre séjour à Paris en famille il y a un mois, improviser un drapeau tricolore pour notre terrasse, installer à l'arrière de ma voiture le petit drapeau fabriqué par mon fils aujourd'hui à l'école, coudre une petite tenue d'été pour ma dernière, racheter exceptionnellement Elle (après des années d'abstinence), écouter le nom de chacune des victimes des attentats, et le discours du Président de la République. Penser aux familles, aux vivants, à ceux qui restent. Penser aussi aux très nombreux blessés, que ce drame poursuivra longtemps, et à leurs proches. Et penser à ceux qui n'ont pas été blessés, ceux qui ont été "simplement" blessés psychologiquement, et les témoins. Ça fait du monde.

Hier soir avec Jean-Chou on a relu, avec émotion, tout notre échange par SMS durant cette soirée du vendredi 13, que j'ai passée, avec mes deux témoins de mariage, à deux pas du Bataclan. J'ai encore régulièrement l'impression de ne pas complètement réaliser. Par exemple, hier il m'a re-re-re-montré sur Mappy la distance qui nous séparaient des attaques, et je pense ne pas avoir voulu voir la réalité en face, sur le moment. J'ai comme fait une séparation mentale, ça reste de l'ordre de la parenthèse, comme si ça n'avait pas réellement existé. Je ne comprends pas encore totalement que j'ai été aussi près.

Mes deux amies et moi avons reçu énormément de marques d'attention. J'ai reçu beaucoup de soutien, pas mal de gens de mon entourage m'ont conseillé d'aller voir un psy, si j'en ressentais le besoin.
J'ai beaucoup apprécié ces messages, car ils m'ont permis, et ce n'est pas rien, de donner une valeur, une teneur à ce que j'ai vécu. Même si tout va bien, que je suis assez positive, que j'ai l'impression d'avoir eu de la chance, et que je n'ai pas envie de me morfondre ni de me plaindre, compte tenu de ce que d'autres ont subi, c'est important de sentir, dans le regard de mes proches, que ce que j'ai vécu n'est pas dérisoire. Ça aide énormément à ne pas sentir ses moments difficiles comme trop illégitimes.

Sincèrement, je pense aller plutôt bien! j'ai comme l'impression d'avoir "digéré" cette soirée, et finalement d'avoir subi le même choc, le même épisode dépressif que la plupart des français, les yeux rivés devant la télé pendant des jours, dans l'incompréhension la plus totale.
Mes deux amies, restées à Paris, ont passé quelques nuits à cauchemarder, moi pas. J'ai conscience que la coupure géographique m'a aidée.
 Après ces quelques jours "down", pendant lesquels je sentais bien que j'étais un peu fragile, impatiente, agacée facilement par les enfants... je reprends goût à la vie tranquillement, au même titre que les gens autour de moi.
Je suis dans une période "la vie est belle, profitons-en!", je gère notre agenda social avec le plus grand sérieux, et booke plein de soirées réservées aux apéros et diners entre amis.
Je vois bien que, quand on m'interroge sur ces évènements, j'ai besoin d'en parler beaucoup, je raconte, je détaille, avec précisions et emphases. Je vois que ça a besoin de sortir.
Je crois avoir tout bien compartimenté. Contrairement à Jean-Chou, je n'ai pas pleuré, par exemple, en rentrant à Nice. Je me trouve plus "forte" que ce que je pensais, j'ai constaté que, alors que je me considère comme très sensible, j'étais assez capable de mettre à distance mes émotions, de les contrôler, pour rester rationnelle. C'est ce que je fais au quotidien (merci à mes gènes et à mon histoire, certainement... mais aussi au yoga, et à une certaine maturité qui arrive enfin!)
Mais je sais aussi qu'il y a une fragilité derrière tout ça, puisque, quelques jours après être rentrée à Nice, j'ai profité de la première occasion "anodine" un peu énervante (la perte du doudou de mon bébé, truc qui ne m'était jamais, jamais arrivé) pour pleurer comme une madeleine.

Une fille avec qui je fais du yoga a vécu en Israël, et a échappé à un attentat il y a quelques années, en plein marché, avec son bébé dans la poussette. Quand elle a appris ma soirée, elle m'a dit de ne pas minimiser ce que j'ai vécu.
Une maman de l'école s'est mise à pleurer quand je lui ai raconté, pourtant avec le sourire et sans dramatiser, mon 13 novembre. Elle m'a expliqué qu'elle vivait à New-York en 2001, et que pendant qu'elle était à un mariage en France, son mari assistait, de son bureau, à l'écroulement des tours jumelles. Elle aussi m'a conseillé de ne pas mettre un voile sur cette mésaventure, car "avoir échappé" à un drame peut être quelque chose de douloureux, qui ressort régulièrement dans la vie (comme pour elle quand je lui ai parlé).
 Mon pédiatre, un ami de la famille, a de la famille en Israël. Il m'a donné quelques petits "conseils":
là-bas, on sort toujours en baskets (plus facile pour courir que des talons aiguilles!). Où qu'on soit, on repère toujours, en arrivant, un lieu où pouvoir éventuellement s'abriter. En terrasse, au café, on ne s'assoit jamais dos à la rue. On porte des sacs-à-dos pare-balle. On ne sort jamais tous en famille au même endroit. Et on fait la fête, on fait de l'humour (juif, noir, anglais, it's up to you!), on profite de chaque jour.

Je ne sais pas ce que va devenir notre vie ici... quel tournant tout cela va prendre. Je sais bien que la vie, la routine, les habitudes, vont reprendre leur cours, presque comme avant.
Mais ça me met en colère de penser qu'on peut tout oublier aussi vite. Je crois qu'il va falloir se forcer, régulièrement, à ne pas oublier cette soirée.
Rendre un hommage national à ces 130 morts, regarder les portraits de ces gens, beaux, souriants, passionnés, jeunes parents, la vie devant eux, s'émouvoir... est un moyen de les garder un peu plus précisément et profondément en nous. On ne peut pas faire semblant et retrouver intégralement notre insouciance.
Je le vois bien, qu'on va recommencer à vivre le petit quotidien, être gavé de divertissement extérieur, débordé par les activités consuméristes et vaines, qui suffisent, pour beaucoup, à combler une existence. Mais voilà; cette quête de l'amusement et du plaisir à outrance nous enlève le temps et l'énergie de penser par nous-mêmes: lire, réfléchir, se cultiver. "Du pain et des jeux", c'est aussi cela qui a mené Rome à la décadence, puis à sa perte...
C'est maintenant qu'il faudrait qu'on se batte pour nos valeurs... pas une fois notre société arrivée à bout de souffle.

J'apprécie d'ailleurs beaucoup l'initiative du journal le Monde de publier, chaque jour, dans un Mémorial, un portrait d'une des victimes. Cela nous permet de sortir de cette logique déshumanisante du "nombre" de victimes, pour nous arrêter à ce qui faisait d'eux des êtres bien vivants, avec leurs gouts, leurs engagements, leurs réalisations diverses et variées, les témoignages de leurs proches.

Mon pays, qu'on a trop pris l'habitude de critiquer, est un pays magnifique. Le fait qu'il concentre la plus grande communauté musulmane d'Europe, et la plus grande communauté juive, sans que personne ne se tape dessus au quotidien, a quelque chose de banal et miraculeux à la fois. C'est ce mélange, cette capacité à vivre ensemble, qui a été attaquée.
 Cette unité, il faut la préserver à tout prix, et il faut prendre conscience de la chance qu'on a.

Et pour nous, il ne reste qu'une chose: continuer à vivre, et pas à moitié.

1 commentaire:

  1. C'est bien ça le paradoxe: avoir envie d'oublier pour retrouver sa joie de vivre, et en même temps se dire qu'on n'a pas le droit d'oublier, de normaliser ce qui s'est passé. Des centaines de personnes blessées dans leur corps ou leur tête (ou les deux) vivront toute leur vie avec ce qui s'est passé. Déjà, après Charlie, le soufflé est très vite retombé et les petites mesquineries politiques ont repris de plus belle. C'est humain de vouloir continuer. On ne peut pas non plus vivre dans l'angoisse permanente et le deuil (sauf que ce sera le cas de plein de familles touchées directement par ce drame). Alors ce qu'on a vécu est peut-être minime par rapport à ceux qui étaient deux rues plus loin que nous, mais je pense que ça nous permet aussi de rester connectées à ce qui s'est passé et peut-être ne pas oublier que ça peut arriver. Que ça peut NOUS arriver.

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