mardi 19 janvier 2016

Derrière les apparences...

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Je suis assise sur mon sofa graphique, décoré de coussins Bloomingville, sirotant un yogi tea. C'est l'heure de ma pause... je travaille de chez moi, et entre deux conf-call avec un client à l'autre bout du monde (je bosse dans le séduisant secteur de la décoration), j'aime me détendre ainsi.
 J'aime rouvrir régulièrement mes albums photo (trouvés chez Merci) , pour constater le chemin parcouru avec Matt. Hier encore nous rapportions notre première bibliothèque Billy de chez Ikea, pour nous installer dans notre nouveau -minuscule- chez-nous... aujourd'hui, je ne suis pas peu fière de dire que nous avons fait le choix de posséder une maison à étage, et que nous nous fournissons chez les grands noms du moment!




En m'asseyant dans mon Eames à bascule, j'aime regarder par la fenêtre panoramique de notre salon. Notre cuisine, une merveille d'architecture bien-pensée, que nous avons pris le parti de choisir ouverte sur l'espace de vie, est extrêmement bien conçue: à la fois pratique et conviviale, adaptée à notre vie de famille (nous somme dotés d'un fils, John-Gustave -un prénom créé en référence à Kennedy et Flaubert, de véritables maîtres pour moi- et, il est merveilleux, je vous en reparlerai).

Lors de ma pause déjeuner, que j'aime faire précéder d'un petite séance de pilates (j'aime mériter ma nourriture), j'absorbe essentiellement de la nourriture healthy, saine et délicieuse. Pour tout vous dire, je ne pense pas qu'une autre option soit possible, en fait. C'est une politesse que je me fais à moi-même. Et même si Matt ne dirait pas non parfois à une bonne plâtrée de spaghetti bolo, je lui explique souvent que ce genre de plat, certes roboratif et réconfortant, reste du domaine du vulgaire, et, qui plus est, est difficile à composer pour une photo Instagram.
La dernière fois, j'ai cédé à ses lourdes demandes... je lui ai concocté, exceptionnellement, un plat "terroir", sur lequel j'ai pris soin d'ajouter ma touche personnelle (je suis assez créative!): mon "Comme une raclette", sous forme d'une petite pomme de terre du Touquet, sur son lit de roquette, négligemment recouverte d'une fine tranche de fromage grillé, et entourée de tomates cerises, d'un cornichon et d'une jolie feuille de Batavia assaisonnée à l'huile de noix de coco, a été pour lui, je crois, un ravissement.

Dans notre bibliothèque sur-mesure Roche-Bobois, j'ai installé un lai de papier-peint, imprimé de livres en trompe-l’œil. C'est du plus bel, effet, j'aime le décalage! Nos vrais livres sont rangés dans des caisses de vin que j'ai astucieusement customisées, et placées au fond du couloir, près de la salle de bain des invités... pourquoi être prévisible quand on peut surprendre?
Je possède beaucoup de livres. J'ai évidemment les fameux coffee-table books, de superbes livres d'art, massifs et imposants, donnant le ton, au moment de passer au salon, d'une déco à la fois intellectuelle et exigeante. Sur mon trompe-l’œil, j'ai "Madame Bovary" de Flaubert, "Arlington Park" de Rachel Cusk, "Les lisières" d'Olivier Adam, "Les apparences" de Gilian Flynn, "La fenêtre panoramique" de Richard Yates, "Anna Karénine" de je ne-sais-plus qui (le lai est coupé à l'endroit du nom de l'auteur)... ça me donne envie de les lire en vrai, un jour, peut-être! j'en ai entendu beaucoup de bien! de la chick-lit très feel-good, très esay-reading, idéale à emporter, il me semble, pour notre prochain voyage dans le sud! (je parle de l'hémisphère).

Un de mes plus grands rêves serait de figurer parmi les propriétaires montrant leurs appartements sur le site Socialite Family. J'aime tellement le travail de Constance! Je lui ai envoyé plusieurs mails, des lettres de motivation... je ne désespère pas (je sais qu'elle est très occupée). Je pense réunir toutes les qualités pour être un jour sélectionnée: j'ai un style bien à moi, que j'ai forgé au fil des ans, de mes voyages, de mes lectures, de ma sensibilité à l'art, au beau! Je suis quelqu'un à la curiosité très acérée.
J'aime l'alignement de mes bocaux Mason Jar dans ma cuisine, c'est très Brooklyn je trouve. Les petits miroirs vintage, que j'achète par lots, donnent un caractère certain à mon salon: miroirs de sorcières, cadres en rotin, petits miroirs triptyques de salle-de-bain détournés au dessus d'un bureau, par exemple...
 Je sais que ce n'est pas commun, et même un peu audacieux comme parti-pris, mais je trouve le style scandinave extrêmement pertinent, à la fois simple, sobre, et absolument chic.
Par exemple, je suis en train de négocier avec Matt, pour qu'il accepte qu'on repeigne nos parquets en blanc. C'est tellement frais le blanc! Assorti de quelques guirlandes lumineuses posées au sol, de lanternes et d'étoiles en papier, d'une petite peau de mouton jetée sur un accoudoir, je pense que ça pourrait créer un univers très fort, avec beaucoup de personnalité.

Il faut que je me dépêche un peu, car j'ai encore un client à contacter avant que Gus (j'aime aussi ce petit diminutif...) rentre de l'école. Il va peut-être un peu râler, mais j'ai une toute petite séance photo à lui faire faire quand il aura terminé ses devoirs: j'ai reçu de la part d'une belle marque un adorable legging en mohair à imprimés loups, dont les oreilles sont en véritable imitation de fourrure, très kitsh, très rock, très "out of the box", j'adore! Il faut absolument qu'il le porte pour mon prochain billet sur mon blog, c'est ma seule chance de gagner le concours (ça fait partie des conditions).
Pour qu'il accepte, et parce qu'un adolescent de 17 ans, ça commence à vouloir tout négocier, je lui concède souvent un petit moment sur l'Ipad dans son lit le soir, avec quelques fraises tagada, mon iphone en libre-service, des Oreo à l'heure de se coucher. Il a aussi le droit de "faire le mur" pendant une petite partie de la nuit mais à plusieurs conditions: que je n'en parle pas à son père, que je falsifie ses bulletins de notes et que je ne dise pas à son père qu'il redouble sa cinquième. Hi hi! c'est mon côté "mauvaise mère"! Mais un bon shooting sponsorisé sur les réseaux sociaux, ça vaut bien quelques petites concessions!

Oh! Mais je m'aperçois aussi que Matt va rentrer plus tôt, ce soir! Pendant que je rêvasse, j'oublie aussi que j'ai des whoopies au four! Ils sont pour les McCormick, nos charmants voisins qui viennent d'emménager dans le pavillon d'à côté (celui qu'on avait refusé, car bien trop petit et mal exposé) et qui nous invitent à un barbecue tout à l'heure.
Je vais me dépêcher, prendre une dernière fois en photo mon salon (la lumière de l'après-midi sur mon buffet 50ies très #retourdechine, je ne peux pas laisser passer ça!)

Matt est un peu fatigant, en ce moment... cela fait déjà un an qu'on a acheté notre villa, et il refuse pour l'instant d'écouter mes envies de travaux. J'imagine pourtant un patio, qui serait une parfaite extension de la veranda... mais il s'obstine. Pour la peinture blanche, il pense qu'un premier prix ferait l'affaire, alors que je crois fermement que Farrow and Ball est la seule marque qui respecte vraiment la nature, la personnalité, l'héritage du bois de ce plancher. Je lui dis aussi régulièrement qu'un petit voyage au bout du monde serait une bonne idée pour notre couple, pour réenchanter notre quotidien, mais c'est un homme que voulez-vous... un peu égoïste, un peu borné, un peu casanier, un peu accro à ses jeux en ligne, parfois absent, voire bougon. Plus rarement, un peu agressif. Comme tous les hommes, en somme! Et puis, de la région un peu reculée dans laquelle nous vivons, où nous sommes pour d'autres aspects (les balades en forêt, notamment), extrêmement bien situés, ce n'est pas forcément évident de trouver un vol pour New-York.

Ah! mais voilà que j'entends ses clés tourner dans la serrure. Je repose en vitesse mon "Milk décoration", prends bien soin de replacer mon turban en laine (c'est très Beauvoir, je trouve), et de reposer mon tablier en lin japonais très wabi-sabi près de notre grand évier en corian, robinetterie argent, Devon & Devon. Je m'apprêtais à découper des panais pour une soupe d'hiver à la noisette, mais ça attendra.
 Une grande inspiration, et je suis à lui!

Au moment où il ouvre la porte, son visage est comme l' image d'un livre lu et relu: je le vois, comme trop souvent à mon gout, comme hier et comme avant-hier, et comme encore avant, tel qu'il est: sentant l'alcool, son éternel chewing gum à la bouche. Une trace de rouge à lèvres qu'il n'a même pas pris le temps d'essuyer (et ce n'est pas faute de lui avoir offert des petits coffrets de savon, lors de son dernier anniversaire organisé chez les Tanner). Son côté un peu crasseux, un peu ramollo, me fait penser à une vieille mouette engluée dans du mazout, sur une plage près de Cherbourg, se débattant tant bien que mal dans ses échecs. Je ne peux pas croire que j'ai accepté de descendre aussi bas en l'épousant.

Mathias, l'homme dont je suis tombée amoureuse, LE responsable de ma frustration. Celui qui refusera encore et encore les travaux de rénovation de la salle-de-bains (que je ne montre jamais sur Pinterest, pour le coup), celui qui ira, comme chaque soir, se réfugier sous les combles avec ses Haribo et sa X-Box, parce qu'il a "des dossiers en retard". Celui qui ne m'a jamais fait de petite-fille, alors que ça aurait pu me procurer tant de joies (en terme de tuto de coiffure sur youtube, par exemple, je bave d'envie! et ce n'est pas avec les trois poils sur le caillou qu'il me reste -à cause du stress qu'il me cause- que je peux m'en donner à cœur joie). Qui n'a, d'ailleurs, jamais réussi à me mettre enceinte tout court.
Celui qui a -encore- oublié d'aller chercher Johnny (c'est comme ça qu'il est enregistré à l'état-civil, on n'a pas eu le choix, on l'a adopté à 8 ans) à l'école, et celui par la faute de qui je n'ai jamais, jamais encore pu prendre l'avion de ma vie (il est phobique). Celui qui ne me permettra jamais de prendre une année sabbatique pour faire le tour du monde en combi Volskswagen, planches de surf sur le toit, avec ma famille nombreuse, au blond californien.
 Celui qui cloche, mon talon d'Achille. Celui qui fait qu'on n'est pas invités dans les diners, mais juste dans des barbecues à la con, vous savez, là où on sert la sangria dans des seaux de plage immondes. Celui qui fera que ce foutu Socialite Family restera du domaine du peut-être. Qui me rétorquera, odieux et sinistre, comme chaque mois: "on paye déjà les charges pour le cumulus (ou la plomberie, ou la réfection du hall de l'immeuble, ou la dératisation des caves, ou les étrennes de la gardienne, ou la désodorisation de la décharge industrielle juste à côté, que sais-je) , je ne vois pas pourquoi tu t'achèterais ce putain de sac Chloé".

Je me vois, avec ce couteau dans la main, je me vois, le bras levé. Je ne pense à rien, je ne sais pas vous expliquer pourquoi. Si, bien-sûr, je pense aux panais... mais très succinctement.
Je suis juste moi, enfin. Celle qui connait le top 100 du design par cœur. Je sens une petite résistance, puis comme le bruit d'une petite déchirure. Je vois le sang gicler, je vois le parquet blanc de l'entrée (c'est là que j'avais commencé les tests et échantillonnages de peinture), je vois le rouge couler, le souffle-coupé. Tout ce rouge brillant, si salissant, cette couleur que j'ai toujours fuie, mais qui finalement se marie bien, au fond, au style "bois naturel/nordique", j'observe ce sang gluant et fluide, qui s'étend, à deux doigts de souiller le tapis design d'inspiration kilim, celui qui nous avait couté une fortune. Je dois rappeler la boite de recouvrement pour laquelle je bosse: je ferai du télétravail demain, je crois. Je vais devoir bien nettoyer. J'utiliserai en guise de serpillère cet affeux legging en tricot taille XXL imprimé loups et fourrure Kiabi made in China, je le trouve épouvantable, au fond.

Et une chose m'attriste: j'ai beau chercher, j'ai beau le regarder, j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, repenser à nos sorties à deux, à nos coups de cœur, du temps où on s'aimait, aux magasins qu'on avait visités ensemble... je ne me rappelle plus la marque de ce tapis.

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pour lire d'autres textes de fiction (pastiches, nouvelles, etc), c'est ici!
dans le même genre... "L'attachée de presse, tueuse des beaux quartiers"


9 commentaires:

  1. Enorme! Je ne m'attendais pas du tout à ça. Tu sais que tu aurais du talent pour écrire des nouvelles toi!

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  2. Bravo, c'est excellent!

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  3. Merci beaucoup!
    Ce petit délire littéraire est aussi un peu la continuité de ce billet-là, sur la surexposition des enfants dans les blogs:

    http://unechambreamoi.blogspot.fr/2015/08/bloguer-photographier-ses-enfants-et.html?m=1

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  4. Très drôle et glaçant en même temps, une réussite !

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  5. J'ai adoré lire ton texte fiction, surtout la description des émotions et de toutes ces choses que le personnage a sacrifié par amour, même si les apparences montrent une vie parfaite. J'aurais bien aimé que cela dure plus longtemps :)

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