lundi 7 novembre 2016

Un 13 novembre.




Cette semaine, cela fera un an que les attentats du Bataclan auront eu lieu.

Cela fera donc un an que j'ai diné au Petit Commines, en compagnie de mes amies M. et Ingliche Titcheur, en plein milieu des sept fusillades, et que nous n'avons pas pu gouter les desserts de la carte, pour cause de réclusion dans les toilettes du restaurant avec les autres clients.

Mon récit est ici. Celui d'Ingliche Titcheur, là.





Nos trois petites existences n'ont rien de spécialement important. Tout s'est bien terminé pour nous, les parisiens et les français sont nombreux à avoir vécu l'horreur de plus ou moins loin, comme nous. La pays tout entier a vibré, ce soir là mais aussi pendant les autres attaques qui ont eu lieu pendant cette petite année... au rythme, je crois, des mêmes angoisses et inquiétudes, avec des questions existentielles, il me semble, assez communes.

Mon petit témoignage de l'année dernière, et ce billet aujourd'hui, n'ont donc aucune prétention particulière, à part celle d'exprimer notre souhait, avec mes deux amies, de se remémorer ce moment passé ensemble.
Nous avons eu besoin, toute cette année, de maintenir un fil entre nous trois... cette expérience fera toujours partie de nous. Régulièrement pendant l'année, et à tour de rôle, l'une d'entre nous a eu un petit coup de mou, en proie à des angoisses soudaines, cauchemars ou insomnies, au sujet de ce 13 novembre, tandis que les deux autres, bien dans la vie, étaient là pour la ramener à la réalité.

Cette soirée me parait à la fois très précise (je me rappelle beaucoup de choses et d'émotions liées à ce moment), et très abstraite, très lointaine, comme une parenthèse dans ma réalité. Pour Jean-Chou, qui suivait l'évolution des évènements, à mille kilomètres de là, scotché sur le plan Mappy affiché sur l'Ipad, c'était peut-être plus concret.

Mon amie M a perdu deux collègues ce soir-là, tuées dans la rue juste à côté de la notre. Nous sommes passées devant le Bataclan, la Belle équipe, quelques minutes avant d'entrer dans notre restaurant. Ingliche Titcheur et moi, un an après, avons toujours du mal à réaliser où se situait notre restaurant par rapport aux attaques. A chaque fois que Jean-Chou me montre le plan, dans une sorte de radotage, de dissociation, je réagis de manière identique: "ah ouais quand-même, c'est fou! on était là!".

Cette soirée a été éprouvante (nous nous sommes dit pendant quelques heures, loin de nos maris et de nos enfants, que notre moment était peut-être venu), mais nous n'en retenons pas que du négatif.
Nous avons vécu une espèce d'excitation, d'adrénaline, due à la situation exceptionnelle, qui n'a pas été que désagréable à vivre. Quelque chose de compliqué à décrire, comme si tous nos sens se réveillaient pour nous aider à mieux ressentir, mieux comprendre, mieux réagir. Une perception accrue du gout de la vie.
Ce sont les jours d'après qui ont été plus compliqués, quand les sens, l'instinct, se sont radoucis, pour laisser place à la réflexion, au cérébral, à l'imagination.

En rentrant à Nice, loin de toute cette agitation, j'avais vite eu l'impression d'avoir bien "digéré" ce diner... Les évènements du 14 juillet dans ma ville, et un suivi psychologique en urgence, m'auront fait comprendre qu'en fait, non. Tout m'était bien resté sur l'estomac, je n'en avais pas forcément pris conscience. Comme m'avaient sagement prévenue des amies, quelques mois auparavant, qui avaient déjà vécu des attentats ailleurs dans le monde: "prends soin de toi, tu crois que tu es passée à autre chose, mais tu verras, à la prochaine attaque, tout se réveillera".

Depuis cet été, un bouleversement intense, et le cycle du traumatisme parcouru dans son intégralité,  du choc à la colère, à la peur, la panique, jusqu'à l'apaisement, j'ai à nouveau l'impression que la boucle est bouclée... forte, tout de même, de quelques connaissances supplémentaires sur moi-même.

- J'ai mis du temps à l'admettre, mais oui, même quand on a eu la grande chance de ne pas avoir été touchée physiquement, on a le droit d'avoir mal dans sa tête, et on est légitime pour demander de l'aide. Non ce n'est pas indécent, non ce n'est pas se mettre au même niveau que toutes ces familles ravagées par la perte d'un proche, devant lesquelles, par respect, je ne peux que me prosterner et me taire.

- J'ai mis quelques années à en être sûre mais oui, je suis suffisamment forte, entourée et équilibrée, et  j'ai les ressources suffisantes en moi pour faire face à d'autres chocs (ma grosse, grosse angoisse de cet été...)

- Tout cela m'a modifiée. J'imagine, comme pour la plupart des français. J'ai changé en partie ma façon de vivre, de me déplacer. Je n'ai plus remis un pied à Paris, je n'en ai pas envie pour l'instant. Mais Jean-Chou y est très souvent pour le travail, et j'ai réussi à surmonter la panique que ses départs me créaient.
Je ne me balade pas de la même manière dans la rue, j'ai la vue et l'ouïe plus affutés, je scanne ce qui m'entoure. Ce qui ne servirait certainement à rien en cas de nouvelle attaque, mais c'est comme ça. On a changé.

- Je ne m'informe pratiquement plus en temps réel. Je n'allume plus ni télé, ni radio... en réaction à ce qui me créait des angoisses cet été.
Pour ma santé mentale, j'ai décidé de cultiver mon jardin, me contenter de vivre mon petit quotidien, en m'informant plus à froid, avec un recul obligatoire. Quand je l'ai décidé, et pas parce que mon fil d'actu Facebook me l'impose (fil d'actu qui n'existe désormais plus, je me suis désabonnée de toutes les pages d'info institutionnelles. J'ai décidé que Facebook devait redevenir ce qu'il était au départ: un moyen de voir les photos des nouveaux-nés des copines, et des photos de vacances chez Mémé. Et c'est à peu près tout).
Si quelque chose de grave devait arriver, j'imagine que je serais immédiatement avertie par SMS si cela devait concerner mon cercle personnel. Pour le reste, ça n'a pas plus d'importance que ça. Alors inutile de me forcer à porter le poids du monde sur mes épaules en allumant les infos à 20h.
C'est ce qui me permet de continuer à marcher dans la rue, sereine, sans avoir peur des gens que je rencontre. Car dans la vraie vie, les choses se passent souvent mieux qu'à la télé.
J'ai toujours un peu de mal avec les sirènes de camions de pompiers, le coup de canon de midi à Nice me fait encore sursauter une fois sur deux (il est pourtant quotidien, il faudrait que je m'y fasse à nouveau...)

- Je profite de chaque jour, encore plus qu'avant. Un de mes cousins a perdu sa meilleure amie à Nice. Ma voisine de pallier est traumatisée par ce qu'elle a vu le soir du 14 juillet.
Après quelques moments à broyer du noir, à ne pas comprendre le sens de tout ça, j'ai en fait compris que la vie n'avait, finalement, jamais été aussi belle. Que ma vie était, jusqu'à présent, privilégiée et heureuse et qu'il ne fallait pas que j'intellectualise trop. Elle n'a pas plus de sens que ça, la vie est juste un miracle, un heureux hasard, alors autant la vivre à fond plutôt que se morfondre à l'idée qu'un jour peut-être il risque de nous arriver une broutille (car c'est un fait, la broutille arrivera tôt ou tard).

j'ai parlé il y a quelques jours avec une amie, psychologue dans un service maternité à Nice, qui a été surprise de constater que, juste après les attentats de Nice, pendant l'été, plusieurs femmes sur le point d'avorter avaient finalement décidé de laisser la vie croître en elles, trop tiraillées à l'idée de décider, en ce moment si particulier, d'ôter arbitrairement la vie. Son discours m'a touchée (rien de militant là-dedans, hein, du calme ;-)

Et quand ça ne va pas trop, je me tourne tout de suite vers la nature: il y a toutes les solutions dans la montagne ou en écoutant le bruit des vagues.


- Forte de ce constat, je redouble de projets et d'envies, vous savez, toutes ces décisions qui nous placent du côté de la Vie, plutôt que de la haine, du cynisme, de la peur. et du rabougrissement. Car on a le choix.



Bon, et puis ce n'est pas tout ça, mais je ne compte pas non-plus créer de rubrique "attentats" sur mon blog, alors maintenant, comme depuis la fin de l'été, je vais retourner à ma petite vie toute simple, sans y penser trop (enfin si, penser, j'y pense tous les jours), mais en tous cas sans en parler trop.
J'ai un truc urgent et bien plus important à faire avant de débattre mille ans de toutes ces conneries qui me dépassent: Vivre.

(Mais quand-même, le plan Mappy me dit "200 m"... c'était vraiment pas loin, le Petit Commines, hein les filles).



Prenez soin de vous pendant cette semaine lourde en émotions et en souvenirs.


5 commentaires:

  1. Ton post a une résonance particulière chez la parisienne d'adoption que je suis qui était à 2 rues lors de l'attaque de l'hyper casher...toutes proportions gardées encore une fois (je suis loin d'avoir vécue l'épisode d'angoisse que tu nous relates) mais je retrouve ce que tu évoques : ce regain de vigilance et de déploiement des sens (les bruits lourds des détonations, une femme policier qui détale...), cette énergie décuplée avec un cerveau qui calcule à 100 à l'heure (dois je me réfugier dans le métro pour m'éloigner au plus vite ou au contraire privilégier de rester à l'extérieur...), mais aussi les jambes qui flageolent arrivée à bon port une fois réalisé l'évènement. Je garde aussi le souvenir de cette vieille dame qui alertait les foules qu'il s'agissait bel et bien de coups de feu (à armes lourdes comme "pendant la guerre " avait elle dit) et ses mines dubitatives des voyageurs plongés dans leur smartphone (moi comprise jusqu'à ce que mon mari m'alerte par SMS de ce qui était en train de se passer...). Je trouve ton ton juste et empreint de sincérité comme de respect à l'égard des victimes directes de ces infamies. Enfin je fais mienne ta conclusion qui m'aide à oh combien relativiser sur nos petits hics du quotidien (après notamment des vacances apocalyptiques avec deux enfants en bas âge en pleine santé ;-)) : VIVONS !

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  2. Ce 13 novembre m'a changée moi aussi, d'une manière positive : dès le lendemain, j'ai eu la conviction profonde qu'on ne pourrait s'en sortir que par le haut (en mode "discours du premier ministre norvégien après le massacre d'Utoya", ou "lettre d'amour de Julos Beaucarne", enfin ce genre-là). Du coup, depuis, je me sens beaucoup plus concernée par les efforts qu'on peut faire pour rendre ce monde meilleur, jour après jour. J'agis davantage pour injecter plus d'amour, plus de solidarité, plus de justice. Pour rééquilibrer un peu la balance karmique de l'humanité... (ouais, rien que ça :-)
    Bien entendu, c'est "facile" parce que je n'ai perdu personne, je n'ai pas subi le traumatisme "directement". Une de mes collègues de l'époque y était, au Bataclan, et effectivement, même sans avoir souffert de la moindre égratignure physique, elle a le cerveau, l'esprit complètement bousillés. Je ne sais pas si elle guérira un jour.

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    1. Idem. Le quotidien me procure plus de joies, j'ai toujours facilement été émerveillée mais aujourd'hui, un rien peut me bouleverser par sa beauté.
      C'est la conséquence positive de tels affreux événements...

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    2. Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je FAIS davantage pour que le monde aille dans le sens que je souhaite. Sur la beauté qu'il recèle, les attentats ne m'ont pas fait changer particulièrement, je ne suis ni plus ni moins carpe diem qu'avant.

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