lundi 3 avril 2017

L'accouchement dans la littérature: le point de vue du mari, dans "Anna Karénine" (Tolstoï)



Il y a des choses de la vie, banales et universelles, qui sont, paradoxalement, assez peu traitées par les écrivains, et même par les artistes en général.
Parmi celles-ci, il y a l'accouchement.
(Cette exception venant contredire la géniale et très juste citation d'Oscar Wilde, selon lequel, pourtant, "La vie imite l'art")

Le fait que je sois déjà passée par là, et ma grossesse actuelle, m'y rendent peut-être encore plus sensible: je trouve que l'accouchement est une des aventures les plus intenses physiquement et émotionnellement qu'il soit donné de vivre à une femme, et paradoxalement je lis rarement des textes le décrivant (et ne parlons même pas du cinéma, j'attends toujours de voir un accouchement réaliste -et donc, au passage, une bonne actrice?-)





Plusieurs raisons peuvent peut-être expliquer cette lacune... tout d'abord, ma culture somme toute limitée (qui sait, il y a peut-être des milliers de romanciers ayant traité de ce sujet, que je n'ai pas encore découverts?), ensuite, certainement des raisons liées au tabou entourant cet évènement, le fait aussi que ce soit un évènement féminin, qui s'est longtemps déroulé loin du regard des hommes, donc, peut-être, par conséquent, négligé, voire méprisé, par les grands écrivains hommes?


L'accouchement reste une épreuve vécue de l'intérieur, et même si je suis persuadée qu'un écrivain peut tout inventer, tout s'accaparer et donc tout écrire, s'être fait traverser soi-même, dans sa chair, par un petit être humain, doit certainement aider à décrire la douleur démesurée des contractions pendant la longue durée du travail, qui peut nous rapprocher d'une espèce de folie, l'afflux d'émotions fortes telles que l'adrénaline, la peur, le désespoir et la rage, les ambivalences qui nous traversent, physiquement (à la fois cette énergie presque surnaturelle qui nous transcende et nous fait dépasser notre propre douleur, et cette impression régulière de ne pas avoir assez de force pour y résister), et émotionnellement (le trac autant que l'impatience, la peur et la confiance, l'agitation et la sérénité, et enfin tous ces sentiments naissants, à l'égard du nouveau-né, entre fierté, indifférence, incompréhension, étonnement, distance, reconnaissance, instinct de protection et, déjà, un début d'amour fou).

Cette impression, aussi, de mégalomanie (la terre peut bien s'arrêter de tourner, plus aucune autre mission ne compte, à cet instant-là, que l'activité ultime et suprême de mettre cet enfant au monde)... et puis cette animalité forte, cette sensation de sauvagerie, de retour à l'instinct, qu'on ne ressent plus beaucoup ensuite, dans la vraie vie civilisée... à part, peut-être, qui sait, lors de la naissance, et de la mort...

Voilà des choses, des faits, des émotions, que je ne trouve pas tellement dans la littérature.
Je crois que Zola a plusieurs fois décrit l'accouchement, mais je n'ai pas d'extraits en tête.

Alors quand je suis tombée, en lisant Anna Karénine l'année dernière, sur les quelques pages décrivant un accouchement, j'ai ressenti une grande satisfaction de voir enfin abordé ce sujet (et avec quel talent...).

Certes, l'accouchement y est décrit du point de vue du mari... qui, comme cela s'est longtemps et toujours fait, n'était pas présent dans la salle au moment de l'expulsion, ni même du travail.
Ces deux indications, créant forcément une distance supplémentaire pour le lecteur, peuvent être vues comme frustrantes... mais le talent de Tolstoï, son sens du réalisme (n'oublions pas qu'il était père de huit enfants, et a écrit "Anna Karénine" en observant et partageant la vie de sa femme, ses soeurs, et les nombreuses femmes qui faisaient partie de son entourage et dont il était très proche... il connaissait donc peut-être un peu son sujet), la subtilité et la richesse de la palette d'émotions avec laquelle il dépeint ce que ressent Lévine, le mari de Kitty, qui assiste, impuissant, aux souffrances de sa femme, en faisant face tant bien que mal au nouveau rôle qu'il va devoir endosser, font de cet extrait du livre, à mes yeux, un témoignage riche et rare sur l'accouchement.

Et puis l'homme ne vit évidemment pas l'accouchement dans son corps, mais en spectateur, et ce recul, cette clairvoyance sur les douleurs de la femme, et surtout cette impuissance, ne sont pas spécialement faciles à vivre, elles rendent peut-être les choses, pour lui, plus concrètes et plus violentes encore.

J'ai aimé passionnément ce livre (dont j'avais écrit une critique ici) parce que c'est un des romans les plus complets que j'ai pu lire dans ma vie, le livre qui parle le mieux du réel, de la Vie, dans tous ses aspects... de la naissance à la mort, presque toutes les hypothèses de vie et de choix y sont abordées, d'une manière parfaitement universelle et intemporelle.
A la fois les thèmes "nobles" (l'ambition, le pouvoir, la réussite, le mariage) et les moins "glorieux" (la vie quotidienne et ses répétitions, la vie de famille, la maternité dans son ensemble, la maladie, l'agonie...), Tolstoi consacre à chacun tout son talent.

Jean-Chou, qui avait lu et énormément aimé, du même auteur, "La Guerre et la Paix", vient de se mettre à la lecture d"Anna Karénine", et je suis toute excitée: à la fois heureuse pour lui (quelle chance de découvrir ce livre pour la première fois), plus égoïstement, ravie pour moi (enfin, je vais pouvoir partager ma joie avec lui!), et touchée (il fait la démarche de se plonger, à son tour, dans un livre qui m'a plu, tout un symbole!).


Je vous propose ces quelques pages, décrivant l'accouchement, que j'ai photographiées (dans l'édition "les classiques de Poche", préfacée par André Maurois).
Le confort de lecture ne sera pas optimal mais j'ai essayé de vous les présenter de la manière la plus lisible qui soit (c'eut été un peu long de tout recopier).


Peut-être qu'elles vous plairont, vous donneront un regard neuf sur l'accouchement dans la littérature, et, qui sait, vous donneront envie de lire le livre (en accouchant, tiens, pourquoi pas)!






























ma rubrique livres: c'est ici

et sur Instagram, j'ai aussi un hashtag "bouquins", où vous pouvez retrouver toutes les photos d'extraits de livres que je suis en train de lire (pour adultes mais aussi pour enfants).
En ce moment je me délecte de "Au plaisir de Dieu" de Jean d'Ormesson, je vous en parlerai dès que je l'aurai terminé!

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