mardi 20 juin 2017

"Il faut qu'on parle de Kevin", de Lionel Shriver (roman)





Il faut que je vous parle de ce livre...

C'est en lisant un article sur le dernier livre paru de Lionel Shriver, "Les Mandible" (qui apparemment est génial), que je me suis souvenue qu'elle était l'auteur de ce fameux roman à succès, "Il faut qu'on parle de Kevin" .
Ce livre ayant donné lieu par la suite à une non-moins connue adaptation au cinéma, maintes fois récompensée, reprenant le titre original du livre: "We need to talk about Kevin", de Lynne Ramsay, avec Tilda Swinton, John C.Reilly, Ezra Miller.

N'ayant pas non-plus vu le film, j'ai voulu commencer dans l'ordre en me procurant le roman.

Je connaissais le thème (un adolescent commet une tuerie dans un lycée, et le livre, tout en flashbacks, remonte jusqu'à la naissance du tueur pour tenter, grâce au point de vue parental, de comprendre pourquoi l'enfant a commis ce crime) mais me suis sentie tout à fait prête à sauter le pas. Quelle bonne idée j'ai eue!





Ce livre est une tuerie (pardon pour ce jeu de mots minable...). Je l'ai adoré.
Il s'attaque à un sujet terrible, pour ne pas dire épouvantable... il est très axé sur la psychologie de chacun des membres de la famille, il n'apporte pas de réponses faciles, et globalement, on connait le dénouement dès le départ... et pourtant, magie de la narration, on le lit avec un immense plaisir; le suspense y est intense, comme dans un thriller. Les personnages sont décrits d'une manière profonde et absolument passionnante. La critique de la société américaine y est pertinente, et même délicieuse... l'ambivalence de l'amour maternel très subtilement appréhendée.

A plusieurs reprises, j'ai retrouvé dans le style de l'auteur (une femme), un peu le même que celui de Gilian flynn, dans Les Apparences ... polar psychologique génial ayant lui aussi été adapté au cinéma, devenu "Gone Girl" de David Fincher. Dans ces deux livres, j'ai retrouvé le même point de vue cynique et caustique sur la société américaine, la même plume ironique et acerbe, le même style froid, distancié, sans froufrous, qui nous protège de tout sentimentalisme facile, de toute prise en otage par l'auteur, avec force violons en fond sonore (je n'aime pas être prise par les sentiments...).
J'ai aussi, par moments, repensé au Goncourt de l'année, "Chanson Douce", de Leila Slimani (que j'avais beaucoup aimé et dont j'avais écrit une critique ici)... mais qui ressemble, en comparaison, malgré l'horreur du fait divers dont il s'inspire, à un conte de fée pour classes de Petite-Section.


J'ai trouvé ce roman exceptionnel car, même si le thème est glauque, voire gore, même s'il fait appel à nos projections (sur ce monde de violence qui nous entoure, notamment avec les tueries de masse dans les lycées aux Etats-Unis, mais aussi, plus récemment, les attentats... mais aussi notre propre maternité, notre couple...) l'auteur réussit à procurer du plaisir au lecteur de bout en bout.
Son humour, son ironie, mais aussi son regard lucide et honnête sur ce qu'est l'être humain nous permettent de garder, nous aussi finalement, recul et froideur.
Régulièrement, on se met à la place de chacun des personnages, le fils, la mère, le père... et le talent de Lionel Shriver est tel qu'il n'y a aucun manichéisme: on ne peut pas spécialement prendre parti et décréter qui est responsable de quoi.

La première partie du livre retrace la vie de couple des parents, leur désir d'enfant, l'apprentissage de la maternité... et j'ai trouvé énormément de justesse, d'humour et de lucidité dans la description des "joies de la maternité"... et surtout de toutes les désillusions, déceptions et ambivalences vécues par la mère de Kevin en élevant son fils.
 Une description de la maternité très éloignée des fantasmes et images d'épinal... qui, même si elle peut nous agacer ou nous déranger parfois, nous met régulièrement, si on est mère, devant nos propres faiblesses et contradictions.

Ce livre nous rappelle qu'il n'y a pas de monstres, seulement des être humains... façonnés par mille choses: l'éducation, les valeurs transmises, mais aussi leur personnalité propre, les évènements qui ont jalonné leur vie, un contexte, le hasard... ce qui n'est pas sans nous glacer un peu le sang: plusieurs fois, en le lisant, on se voit s'interroger: "et si mon fils faisait la même chose, comment je réagirais, en tant que mère?". On se rassure comme on peut ("chez moi, je n'aurais jamais accepté ça, c'est évident!"), en pointant du doigt toutes les défaillances parentales merveilleusement décrites, dans des passages délectables (c'est toujours plus facile d'observer les dysfonctionnements familiaux, quand on reste extérieur aux enjeux)... mais à d'autres moments du récit, on est forcé de constater les limites de la responsabilité parentale: non, malgré tout ce qu'on pourrait reprocher à la mère (sa froideur, son manque d"instinct maternel", ou au père (sa lâcheté, son détachement, son manque de soutien pour sa femme)... ces défauts réels et objectifs ne peuvent suffire à expliquer l'intégralité du comportement de cet enfant (CQFD: "cela pourrait donc nous arriver, à nous aussi?" brrrrr...)

Le roman est construit avec génie. C'est un récit épistolaire, une correspondance entre les parents, écrite exclusivement du point de vue maternel.
L'auteur utilisant plusieurs astuces narratives, qui font tranquillement monter le curseur de la tension au fur et à mesure du récit, et qui nous apparaissent soudain plus claires à la toute fin du roman, dans un feu d'artifice final.

Alors qu'on pense, dès le début du livre, connaître globalement l'issue de l'histoire, Lionel Shriver réussit à nous surprendre en plusieurs points, par paliers, à la fois dans le fond et dans la forme.
On s'aperçoit après coup que chaque paragraphe, chaque passage du livre, même à l'apparence un peu éloignée du sujet, a son importance pour comprendre le dénouement, et mieux saisir la personnalité perverse de Kevin.

Ce livre est un vrai coup de coeur... je vous parle ici principalement des livres que j'ai aimés, mais je place celui-ci très haut dans mon petit panthéon personnel.
Vous l'aurez compris, pas seulement parce que l'histoire est intéressante (on comprend aisément pourquoi un film a adapté ce "scénario" littéraire, tant on peut visualiser beaucoup de chapitres comme de véritables scènes cinématographiques), mais parce que Lionel Shriver a un style absolument jouissif, et a construit son intrigue comme de la dentelle.
A la fin du livre, il ne faut pas s'attendre à avoir trouvé la solution, des réponses clés en main, une explication rationnelle de la perversité... au contraire, on ressort de cette lecture avec une seule certitude: celle que la psychologie humaine est compliquée, et qu'on va devoir se poser plus de questions encore.

J'ajouterais que quand je referme un livre comme celui-ci, j'ai la véritable sensation d'avoir "du baume au coeur": l'impression douce et rassurante (sic) que le talent d'écriture n'a pas été utilisé pour rien... pour moi c'est à cela que doit servir l'écriture: à aller vraiment loin dans les tréfonds de l'âme humaine, à regarder l'être humain bien en face, sans fausses pudeurs et effets de style édulcorant le réel.


J'ai vraiment envie d'aller voir le film, maintenant, en ayant lu et entendu beaucoup de bonnes critiques (et je suis fan du jeune acteur Ezra Miller).
Même si, forcément, je me dis que certaines astuces littéraires utilisées par l'auteur ne peuvent pas être reproduites au cinéma, et que j'ai toujours un tout petit peur d'être déçue... mais je fais confiance au réalisateur pour en avoir créé de nouvelles ("Gone Girl" m'avait paru tout aussi génial que "Les apparences")
J'ai aussi besoin d'un peu de temps seule à seule avec le livre, pour pouvoir le digérer tranquillement... c'est pas tout ça, mais j'ai une grossesse à terminer sereinement, moi!



en voici quelques extraits:



















2 commentaires:

  1. Le film était également une tuerie (!) et m'a marquée durablement. Je pense qu'il est très éloigné dans la forme du livre (difficile de faire un "film épistolaire") mais a ses propres qualités et est en soi, une oeuvre cinématographique digne de ce nom.

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  2. Bonjour,
    J'apprécie ton blog pour la beauté des photos qui me font penser aux moments de beauté parfaite que l'on peut vivre au quotidien, comme des gouttes d'eau par une journée de canicule ... Grâce à ta rubrique littérature, j'ai lu Anna Karénine, écriture de qualité russe ... ET là, je suis heureuse de lire ton commentaire sur ce livre que j'ai lu il y a environ 5 ans .... Je n'ai , à l'époque pas pu le quitter... J'étais en vacances , au bord de la mer, un décor de rêve et j'ai été comme attrapée par cette histoire qui m'a poussée aux limites de ce que je pouvais lire. Dans la maternité, tout n'est pas rose, on a des doutes, des regrets de ne pas avoir fait mieux .... ce fut dur pour moi de le lire ! Mais rien que d'y penser 5 ans après , j'en suis encore chamboulée avec la sensation que dans la vie rien n'est acquis, que tout peut basculer.
    Je te remercie pour tes billets , tes photos , tes réflexions intelligentes et éclairées qui donnent envie de se poster au dessus des petits ennuis ...

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