jeudi 27 septembre 2018

Celle qui ramassait les coquillettes séchées.





Mercredi.

Elle se demande quelle aurait été sa vie si elle n'avait pas fait ce choix-là. La liberté, forcément.
Elle aurait voyagé, elle aurait décidé, elle aurait eu une grande carrière, elle aurait pensé à elle. Elle se serait éclatée.
Elle aurait séduit, enchainé les conquêtes. Dépensé son argent en lingerie et maquillage, en tous cas, plus qu'en couches Pampers. Son corps ne se serait pas abimé. Enfin si, peut-être, au bout d'un moment, inéluctablement... mais bien plus tard.





Elle aurait pris un congé sabbatique, elle serait partie plusieurs mois, seule, au Costa Rica.
Cet homme, elle l'aimait, pourtant. Mais pourquoi être passée du statut d'étudiante insouciante, amoureuse aux joues rosies, à celui d'épouse et mère? Ce qu'elle dira à ses filles, c'est "ne faites pas la même erreur que moi".

Déprimée, frustrée, elle accomplit le geste du mercredi; celui de s'agenouiller pour passer sous la table après le déjeuner, afin de ramasser les coquillettes abandonnées à leur sort, laissées là par ces enfants égoïstes, monstrueux, dévoreurs de sa propre vie.
Dans ce rituel, elle voit tout ce qu'elle a perdu. Sa jeunesse et sa joie de vivre, ses capacités intellectuelles et son amour-propre. Abdiquer.
Tergiverser. Et si. Si seulement.

Elle se demande qui elle pourrait accuser. Son mari, d'abord, de ne plus s'apercevoir de tous les efforts, tous les sacrifices qu'elle fait chaque jour. Elle fait le sale boulot, il a la belle vie. Sa mère, parce qu'il faut toujours avoir quelque chose à reprocher à sa mère, et aussi, de l'avoir éduquée dans une certaine idée, un peu étriquée, de la féminité... et surtout, de ne pas l'avoir prévenue.
Et puis la société, la fameuse société! Celle dans laquelle elle évolue, celle qui, sous couvert de faire mine de lui offrir une grande liberté, lui impose, sournoisement, son rôle. Celle qui la dirige, comme un automate vidé de sa substance, de sa vie, de son libre-arbitre, pour lui faire croire que toutes ses décisions, de celles de la longueur de sa robe de mariée, de tout quitter pour suivre son mari en province, de se faire chier toutes les trois semaines à s'épiler à la cire, à celle de lui préparer du veau aux olives pour le diner, sont de vrais choix éclairés.
Mais non. En observant la coquillette déjà durcie, recouverte d'un peu de poussière, alors même qu'elle a passé l'aspirateur la veille, elle se dit qu'elle s'est fait berner. Que la féminité l'enferme. Que la maternité l'a endormie, puis, sans prévenir, Paf! l'a subitement attachée à cette table, à cette maison, à ce destin, comme à un boulet.

Cette coquillette séchée, elle représente ces éternelles journées à les attendre à la sortie de l'école. Cette table du petit-déjeuner à débarrasser. Ces réunions de rentrée dans lesquelles il y a toujours plus de mamans que de papas. Ces "dépêchez-vous", "lavez-vous les mains", "va te moucher au lieu de renifler", "allez pas de pipi au lit cette nuit, ok?", et les "ça fait trois fois que je vous ai dit d'aller vous coucher", multipliés par dix, et par cent, le mercredi, et dont elle se demande, chaque soir, si cela ne va pas finir par la rendre complètement dingue. Et par le nombre d'enfants, qu'elle a, depuis dix ans... croissant. Un tous les deux ans. Cette coquillette c'est sa condition de femme. D'apparence libre, elle est soumise, victime.

Elle se plaint, elle lui dit qu'il ne la comprend pas, qu'il ne peut pas comprendre de toutes façons, qu'il rentre trop tard du travail, et qu'elle est crevée. Qu'au lieu de se démener pour gagner de quoi les emmener dans des pays chauds en février, ce qui est quand-même, vous en conviendrez, une absurdité, il aurait pu, dès le début, la pousser à reprendre le travail, reprendre sa liberté. Et être là pour leur donner le diner.

Elle a l'impression d'être entre parenthèses. Que la vie va commencer vraiment, un peu plus tard.
Elle se demande souvent si avec un autre homme les choses n'auraient pas été plus faciles. Certains jours, oui, elle en est sûre. Elle se dit que lorsqu'elle retrouvera le chemin du travail, elle revivra, elle sortira, elle séduira. Peut-être même qu'elle aura le coeur qui battra à nouveau. Et elle s'en sortira mieux avec ses enfants. Elle s'en veut un peu de ça, mais elle se prend parfois à rêver d'une garde partagée... ce serait, au moins, un peu de repos. Et puis quand ils seront plus grands, qu'ils arrêteront de la prendre pour leur esclave, qu'elle n'aura plus à donner les douches, beurrer les tartines, nouer les lacets Mais Vous Allez Enfin Vous Débrouiller Me Foutre La Paix Bordel De Merde, elle pourra enfin profiter vraiment. Elle sera une meilleure mère, elle ne se reprochera pas tout ce qu'elle ne réussit pas à faire, chaque jour. Tout sera plus simple. Oui, c'est sûr. Cette vie-là, elle n'est pas à sa taille. Bien trop petite pour elle. C'est pour ça qu'elle est impatiente, qu'elle râle, qu'elle est sans cesse déçue, ou nostalgique, ou dans l'attente, jamais dans le présent.

Elle a l'impression de s'être gachée.


Mercredi.

Elle a mangé trop vite, comme à chaque fois, et, en répétant "attention tu vas renverser ton verre" à sa plus jeune fille qui se servait toute seule, forcément, alors qu'elle mâchait en même-temps, elle s'est mordu la langue.
En s'agenouillant pour aller ramasser une coquillette séchée, elle sent une douleur dans le milieu du dos. Elle s'arrête tout net, et se retrouve assise, sous la table, pour laisser la sensation désagréable passer.
Elle voit tous ces petits pieds qui se balancent autour d'elle, certains ne touchent pas le sol. Il y a les baskets rouges, les tongs, et les autres pieds sont nus. Elle se dit qu'elle n'a jamais compté combien de chaussures elle leur a achetées, en tout, mais avec quatre enfants, ça doit commencer à faire beaucoup.

Ils n'existaient pas, tous ces pieds, il y a dix ans. Comment elle aurait fait, sans eux? Et si elle l'avait quitté, au lieu de faire un enfant? Si elle était finalement restée sans enfants?
Alors que là-haut, ils doivent être en train de lécher le jus des fraises à même le bol (elle entend les ssssssluuuurp), elle trouve qu'elle est finalement bien tranquille, là, assise par terre. Et peu importe s'il y a du jus sur la table. Et puis on n'est pas pressés. On s'en fout, c'est mercredi. Elle a de la chance de ne pas avoir ce temps à compter. Quelques secondes de respiration au milieu du chaos.

Si elle était partie avec son sac-à-dos, au Costa Rica, elle n'aurait pas connu tout ce bruit, ces imprévus, tous ces trucs qu'on commence et qu'on n'arrive jamais à terminer, tous ces jouets à ranger, ces journées à se mettre en retrait, à faire et faire et faire et refaire, et ranger, et re ranger, et dire et sermonner et menacer et répéter et se répéter, jour après jour.
Préparer le gouter aurait eu un air d'exotisme, de scénario de science-fiction. Elle aurait peut-être même trouvé ça tellement chou, tellement mignon, tellement enviable, tellement viscéral. Serait-elle devenue folle de les espérer, d'y croire, de les attendre, ne pas les avoir?
Elle en aurait rêvé, de cette aliénation (masculine)? Elle aurait hurlé, pleuré, tué pour avoir la chance de se faire engueuler par son gosse à la sortie de l'école parce que le chocolat c'est pas du Milka maman, c'est du Lindt, et j'aime pas! Supplié pour se faire traverser la chair, se faire déchirer par chacun de ses enfants, un à un? C'est si fou. Elle se doute que oui.

Il y a trois ans, au milieu des sept fusillades du Bataclan, elle y était, avec ses deux amies, ses deux témoins de mariage. Autour d'elles, les gens se faisaient tirer comme des lapins. Dans la rue d'à côté, à quelques mètres des toilettes du restaurant où elles étaient cachées. Qu'est ce qu'on emporte avec soi, en cas de catastrophe? Qu'est-ce qu'on laisse de coté? Quelles sont ses priorités? Qu'est-ce qui va compter dans cette vie, qui va si vite passer? Elle a choisi. Sans aucun mal. Sans regarder derrière.
Et puis, le lendemain, prendre le premier avion pour Nice. Rentrer chez soi, les retrouver. Ici, les enfants, mais oui, ne vous inquiétez pas! Loin de Paris, on est protégés.

Elle les connait, ses mercredi. Et les autres jours aussi. Ces jours bénis et épuisants, ces Everest à grimper, quels que soient la météo, sa forme physique, son humeur du moment. Ses enfants, chaque jour elle les accompagne et les fait avancer, dans une pulsion de vie un peu folle, absurde, un peu métaphysique. Elle accomplit les gestes, les tâches, le domestique, le petit, le riquiqui, l'invisible, le ridicule, le minable, le dégoutant, en y mettant tout son coeur. Les nez à moucher, les ongles à couper, les fesses à essuyer, les coquillettes à faire cuire, les courses à faire, et, au milieu de tout ça, si elle trouve le temps, le sens à donner.
Elle prend ça comme une épreuve, une épreuve physique qu'elle a choisie; qui se soldera par deux choses positives: un apéro, et l'immense fierté du travail accompli.
Il y a un truc un peu masochiste... en baver un peu, pour apprécier encore mieux. Comme à la danse classique, au yoga. Pas vraiment souffrir, non, c'est un jeu, c'est semblant... juste ressentir. Se faire un tout petit peu peur, un tout petit peu mal... mais sans aller jusqu'à avoir besoin d'être courageuse! Elle cherche ça, dans tout. Pour se sentir vivante.

Elle se trouve chanceuse. Chanceuse qu'il soit, lui aussi, libre... et après ces années, être toujours là. Et puis, wouaouh... quel beau travail ils accomplissent, elle et lui.
Elle n'arrive pas à se projeter dans l'idée de la vieillesse, enfin, si, elle sait très bien qu'un jour elle sera vieille, mais rien ne lui prouve qu'elle sera vivante, pour assister à son propre vieillissement. Alors au lieu des Et si? des Ah si Seulement, ou des On profitera quand ils seront plus grands, elle se dit que le futur, jusqu'à preuve du contraire, il n'est pas encore certain... et que son petit doigt lui dit que les soucis, les maladies, il y en aura peut-être un peu plus encore, quand les enfants seront "enfin grands". Pas d'autre option que d'être heureux maintenant.

Un de ses très proches est malade.
Elle pense souvent à ses grands-mères, mères de famille nombreuse. Parfois elle se demande comment elles faisaient, comment elles pensaient, en quel état elles étaient à la fin de la journée, si elles se laissaient tomber dans le canapé.
Elle ne voit pas sa propre vie par le prisme du féminisme ou du patriarcat. Elle n'allume plus les infos à la télé, ni à la radio. Elle fuit, maintenant, de toutes façons, les infos en continu. Elle entend, d'une oreille distraite, les "il faut", "une femme doit", "une femme ne devrait pas", toutes ces nouvelles injonctions, qui tournent notamment autour de cette coquillette du mercredi, qu'il faudra bien continuer à ramasser... mais ne se sent pas touchée. Pas le temps, elle a une autre urgence; vivre aujourd'hui.

Elle vit la vie qu'elle a choisie, mais aussi qui l'a choisie. En en acceptant les contraintes, les limites. Ce n'est pas baisser les bras, c'est, délicieusement, s'abandonner un peu. Elle a l'impression de ne faire que passer... Que c'est juste une chance dingue, d'être-là, après d'eux, depuis tous ces mercredi. Ces flashes de lucidité, ces grands bonheurs, ça lui donne envie de mettre la musique à fond. En plus, c'est une bonne méthode pour couvrir les cris.
Elle se sent libre dans ce cadre d'apparence limité: c'est à l'intérieur ce celui-ci qu'elle déploie son imagination, des rêves et ses envies. Sa vie, ça aurait pu être navigatrice, actrice, skieuse, baroudeuse, aventurière, ça aurait aussi pu n'être rien de tout ça, ça aurait surtout pu être bien pire... En tous cas elle n'aurait peut-être pas eu ces quatre enfants-là. Et, du coup, le petit dernier ne se dandinerait pas aussi bien, dès les premières notes de musique.
Dans cette coquillette desséchée et rabougrie, il y a les plus grands bonheurs de sa vie. Devoir se baisser, se faire mal au dos pour aller la récupérer? C'est un privilège, un simple rappel pour dire merci.
L'insoutenable légèreté.

Elle pense qu'elle a bien fait, mais elle sait aussi que, peut-être, elle se trompe, peut-être que quelque chose va mal se passer, peut-être que tout ça ne va pas durer, peut-être même qu'on va mourir, un jour?.. En attendant, chaque soir, elle se dit que jusqu'ici, elle a vécu intensément, qu'elle leur a consacré assez de temps, qu'elle les a assez touchés, caressés, sentis, humés, goutés, embrassés, qu'elle espère les avoir un peu guidés, qu'elle espère boire du Champagne et se marrer encore longtemps à ses côtés, qu'elle ne voit pas de quoi de plus elle pourrait encore avoir besoin, et qu'elle n'aura rien à regretter.

Elle se sent si gâtée.







9 commentaires:

  1. Il est beau ton texte! Comme je m'y retrouve...
    Tu as bien raison de ne plus écouter les infos, rien de mieux pour vivre plus sereinement!
    Les mercredis, je suis comme toi, toute en ambivalence....mais les autres jours, je bosse! Alors j'essaie quand même d'en profiter au mieux, du mercredi comme des autres jours.....si seulement je n'étais pas aussi fatiguée...!

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  2. Mais pourquoi n’ecris-tu pas plus souvent ??!? J’ai adoré évidemment 😉

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    1. Merci beaucoup!
      J’ecris Vraiment à l’instinct, à l’envie... (le critère « temps » compte un peu aussi). Je n’avais plus envie pendant quelque temps... et puis ça revient... bref, je n’ai pas tellement de réponse 😅

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  3. Que c’est écrit, que c’est joli, que c’est vrai, j’ai trois filles (la plus grande à 4 ans) mes journées sont exactement ce que vous décrivez et comme vous j’ai pris conscience de cette chance et de ce «  présent », mon prochain tatouage c’est celui du bonheur et de la date pour ne jamais oublier qu’en cet instant j’ai été profondément, fondamentalement heureuse quelque soit la suite, quelques soit le nombre de grains de semoule à ramasser �� merci pour ce joli texte

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  4. Comme c'est beau....Je me sens tellement dans cette ambivalence souvent...une carrière de journaliste que j'ai abandonné pour pouvoir aller chercher mon fiston (et ensuite les suivants probablement) et le voir grandir. c'était si bien le taff avant...alors quand c'est l'enfer dans mon taff actuel, je suis comme dans la première partie de ton texte. Et puis le soir je vais récupérer fiston, et là tout s'évapore

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  5. Dans ma tete se dessine depuis des mois un article qui s'intitule "une vie de miettes". Lorsque j'ai vu le titre du tiens je l'ai reconnu. Pas le texte mais tout le reste. Chère Marine je viens ici pour la première fois et je voulais te remercier pour avoir partagé tes états d'ame. Vive les miettes et vive les coquillettes <3

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  6. C'est le première fois que je commente, et pourtant je t'ai lue avec beaucoup d'intérêt !
    Ton texte est vraiment magnifique, ta plume tellement belle à lire !
    J'ai ramassé le macaroni séché ce midi (j'ai arrêté les coquillettes, ça se faufile partout...) et c'est vrai que dans ces moments on se sent comme tu le décris au départ.
    Et puis le soir, on se sent comme tu le décris par la suite !
    Merci pour ces mots si justes, bravo à toi.

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  7. Je me suis dejà perdue entre les coquillettes, la serpillere et les reunions scolaires... j'ai fait des choix de carrière... j'ai ralé après ce que je trouvais injuste -et qui l'est- entre lui et moi... et puis je l'ai perdu, de la pire des façons. Alors oui, tout peut s'arrêter, je te confirme. Mais tu le sais déjà... Profite, ne lache rien, oublie la coquillette et ne garde que le reste!

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  8. C'est un texte très touchant. J'espère quand-même que les luttes féministes permettront une vie plus douce et plus juste pour toutes les mamans ramasseuses de coquillettes <3

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