mercredi 9 janvier 2019

"Leurs enfants après eux", de Nicolas Mathieu





Je referme « leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu.

Ne vous fiez pas au ronflant et marketing argument « Goncourt »... un Goncourt, c’est plus ou moins bon, parfois ça se lit et puis ça s’oublie... non, ce roman-là, avant d’être un roman « à récompense », c’est d’abord un chef-d’œuvre.
Page après page, j’ai été absolument sous le charme et sous le choc de cette écriture enragée, noire, réaliste, crue, sans filtres... une observation jouissive d’un monde à l’agonie (une zone ouvrière sinistrée, ville fictive d’Heillange dans le Nord-Est de la France), de la France « oubliée », celle de la fracture sociale, du chômage, de la misère, de la délinquance, des ravages de l’alcool, terreaux de la montée du FN, des radicalisations et des mouvements actuels qu’on connait (vous avez vu, je n’ai pas dit « gilets jaunes »).



Le roman suit les destins de plusieurs adolescents, et prend place dans les années 90, ces années d’entre-deux, en point d’interrogation, sans véritable cause, au style un peu éteint, grunge, teintées de crise et de virus du sida.
Il parle à ma génération, la même que le narrateur, en reprenant les codes de l’époque (« la fièvre » de Joe Starr, les Air Max, les posters de Top Gun dans la chambre, les radio-cassette, les slows de Laura Pausini, la Coupe du Monde 98...).
(J’ai vécu mon adolescence à la même époque, et dans une petite ville de province -quoique socialement différente-, l’identification fonctionne donc à plein.)
Il aborde avec une infinie nuance la question du destin, de ce qui maintient certains, malgré leurs rêves de jeunesse, dans le monde étriqué et moribond qu’ils haïssent, et d’autres, à le fuir à tout prix.
Le mérite? L’éducation? La chance? Les codes culturels qui leur ont été plus ou moins transmis dans leur famille? Le déterminisme social?

J’ai été fascinée par l’acuité sociologique des portraits faits de chaque classe et sous-classe de population composant cette petite ville: imagés, cruels, sarcastiques, drôles et fins.
On sent que l’auteur (contrairement à moi) a lu Bourdieu, Guilluy... on pense à Zola bien sûr, aussi.. mais c’est plus fin que Zola (oh! Elle ose! Elle est un peu iconoclaste la Marine d’Une Chambre à Moi, là, hein), non-manichéen, et n’usant jamais la corde de la lutte des classes, ne tombant pas dans un romantisme facile des malheureux oprimés face aux méchants patrons (ici, les salauds sont partout, et chacun a ses raisons...).

Comme pour son premier roman (« Aux animaux la Guerre », un polar social que je vous recommande chaudement), au delà de l’histoire, je suis avant-tout fascinée par l’écriture de Mathieu, sa façon très vivante et si réelle de décrire l’ennui, la nostalgie, l'adolescence, le désir, le sexe, le désespoir, la violence.
Nicolas Mathieu a même un peu de Maupassant, de Flaubert, dans sa façon de décrire les choc des mondes, entre les classes sociales (fils d’immigrés, fils d’ouvriers, fils de petits bourgeois, fils de notables...), entre Paris et la province.
La scène de l’enterrement par exemple, ou du bal, qui rassemblent en un lieu tous les panels de cette micro-société, les confrontant à leurs excès, leurs échecs et leur absurdité, sont saisissantes de sens et de réalisme.

Ce roman est l’analyse fine du déclin d’un monde, une radiographie de la société française... et aussi un roman d’initiation, avec pour héroïne principale, l’adolescence, ses premières fois, son instinct de vivre et ses excès d’autodestruction.
Quand on lit quelques articles sur Nicolas Mathieu, on comprend rapidement qu’il parle du monde dont il est issu, et dont il a voulu à tout prix s’extirper, ce qui, non équipé des codes nécessaires, n'a pas été chose facile pour lui. Je devine, en le lisant, qu'il est à la fois Anthony et Steph, ce couple qui n'en est pas vraiment un, qui, à eux deux, se complètent dans leurs frustrations, désirs, envies d'un ailleurs, ambitions, échecs et réussites.

Ce roman m’a bouleversée... j’en ai savouré chaque page.
Je ne suis pas une spécialiste, seulement une dévoreuse de bouquins, je réagis à l'instinct. Mais je crois que Nicolas Mathieu comptera parmi les grands écrivains.


"Leurs enfants après eux" et "Aux animaux la guerre", publiés chez Actes Sud.

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